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Jacques Rancière “Le tort: politique et police”

Rancière, Jacques 1995. La Mésentente : politique et philosophie. Paris : Galilée.

Le tort : politique et police (43-67)

[…] la démocratie est le régime – le mode de vie – où la voix qui n’exprime pas seulement mais procure aussi les sentiments illusoires du plaisir et de la peine usurpe les privilèges du logos qui fait reconnaître le juste et en ordonne la réalisation dans la proportion communautaire. (44)

La simple opposition des animaux logiques et des animaux phoniques n’est donc aucunement le donné sur lequel se fonderait la politique. Elle est au contraire un enjeu du litige même qui institue la politique. (44)

[…] « peuple » est le nom, la forme de subjectivation, de ce tort immémorial et toujours actuel par lequel l’ordre social se symbolise en rejetant la majorité des êtres parlants dans la nuit du silence ou le bruit animal des voix qui expriment agrément ou souffrance. (44)

[…] le logos n’est jamais simplement la parole, parce qu’il est toujours indissolublement le compte qui est fait de cette parole : le compte par lequel une émission sonore est entendue comme de la parole, apte à énoncer le juste, alors qu’une autre est seulement perçue comme du bruit signalant plaisir ou douleur, consentement ou révolte. (44-45)

[la politique :] […] une querelle sur la question de la parole elle-même. (45)

Et ils ne parlent pas parce qu’ils sont des êtres sans nom, privés de logos, c’est-à-dire d’inscription symbolique dans la cité. Ils vivent d’une vie purement individuelle qui ne transmet rien, sinon la vie elle-même, réduite à sa faculté reproductive. (45)

Mais seul le déploiement d’une scène de manifestation spécifique donne à cette égalité une effectivité. Seul ce dispositif mesure l’écart du logos à lui-même et fait effet de cette mesure en organisant un autre espace sensible où il est avéré que les plébéiens parlent comme les patriciens et que la domination de ceux-ci n’a d’autre fondement que la pure contingence de tout ordre social. (48)

Et l’aisthesis qui se manifeste dans cette parole, c’est la querelle même sur la constitution de l’aisthesis, sur le partage du sensible par lequel des corps se trouvent en communauté. (48)

La politique est d’abord le conflit sur l’existence d’une scène commune, sur l’existence et la qualité de ceux qui y sont présents. (49)

J’utiliserai donc désormais le mot police et l’adjectif policier dans ce sens élargi qui est aussi un sens « neutre », non péjoratif. Je n’identifie pas pour autant le police à ce que l’on désigne sous le nom d’ « appareil d’État ». (52)

La police est, en son essence, la loi, généralement implicite, qui définit la part ou l’absence de part des parties. Mais pour définir cela, il faut d’abord définir la configuration du sensible dans lequel les unes et les autres s’inscrivent. La police est ainsi d’abord un ordre des corps qui définit les partages entre les mode du faire, les mode d’être et les modes du dire, qui fait que tel corps sont assignés par leur nom à telle place et à telle tâche ; c’est un ordre du visible et du dicible qui fait que telle activité est visible et que telle autre ne l’est pas, que telle parole est entendue comme du discours et telle autre comme du bruit. (52)

La police n’est pas tant une « disciplinarisation » des corps qu’une règle de leur apparaître, une configuration des occupations et des propriétés des espaces où ces occupations sont distribuées. (52)

Je propose maintenant de réserver le nom de politique à une activité bien déterminée et antagonique à la première : celle qui rompt la configuration sensible où se définissent les parties et les parts ou leur absence par un présupposition qui n’y a par définition pas de place : celle d’une part des sans-part. (52-53)

Spectaculaire ou non, l’activité politique est toujours un mode de manifestation qui défait les partages sensibles de l’ordre policier par la mise en acte d’une présupposition qui lui est par principe hétérogène, celle d’une part des sans-part, laquelle manifeste elle-même, en dernière instance, la pure contingence de l’ordre, l’égalité de n’importe quel être parlant avec n’importe quel autre être parlant. Il y a de la politique quand il y a un lieu et des formes pour la rencontre entre deux processus hétérogènes. (53)

On n’oubliera pas davantage que, si la politique met en œuvre un logique entièrement hétérogène à celle de la police, elle est toujours nouée à elle. La raison en est simple. La politique n’a pas d’objets ou de question qui lui soient propres. Son seul principe, l’égalité, ne lui est pas propre et n’a rien de politique en lui-même. […] ce qui fait le caractère politique d’une action, ce n’est pas son objet ou le lieu où elle s’exerce mais uniquement sa forme, celle qui inscrit la vérification de l’égalité dans l’institution d’un litige, d’une communauté n’existant que par la division. La politique rencontre partout la police. (55)

L’égalité n’est pas un donné que la politique mette en application, une essence que la loi incarne ni un but qu’elle se propose d’atteindre. Elle n’est qu’une présupposition qui doit être discernée dans les pratiques qui la mettent en œuvre. (57)

La politique est la pratique dans laquelle la logique du trait égalitaire prend la forme du traitement d’un tort, où elle devient l’argument d’un tort principiel qui vient se nouer à tel litige déterminé dans le partage des occupations, de fonction et des places. Elle existe par des sujets ou des dispositifs de subjectivation spécifiques. (59)

La politique est affaire de sujets, ou plutôt de modes de subjectivation. Par subjectivation on entendra la production par une série d’actes d’une instance et d’une capacité d’énonciation qui n’étaient pas identifiable dans un champ d’expérience donné, dont l’identification donc va de pair avec le refiguration du champ d’expérience. (59)

La subjectivation politique produit un multiple qui n’était pas donné dans la constitution policière de la communauté, un multiple dont le compte se pose comme contradictoire avec la logique policière. […] Une mode de subjectivation ne crée pas de sujets ex nihilo. Il les crée en transformant des identités définies dans l’ordre naturel de la répartition des fonctions et des places en instances d’expérience d’un litige. (60)

Toute subjectivation est une désidentification, l’arrachement à la naturalité d’une place, l’ouverture d’un espace de sujet où n’importe qui peut se compter parce qu’il est l’espace d’un compte des incomptés, d’une mise en rapport d’une part et d’une absence de part. (60)

L’animal politique moderne est d’abord un animal littéraire, pris dans le circuit d’une littérarité qui défait les rapports entre l’ordre des mots et l’ordre des corps qui déterminaient la place de chacun. Une subjectivation politique est le produit de ces lignes de fracture multiples par lesquelles des individus et des réseaux d’individus subjectivent l’écart entre leur condition d’animaux doués de voix et la rencontre violente de l’égalité du logos. (61)

Un sujet politique, ce n’est pas un groupe qui « prend conscience » de lui-même, se donne une voix, impose son poids dans la société. C’est un opérateur qui joint et disjoint les régions, les identités, les fonctions, les capacités existant dans la configuration de l’expérience donnée, c’est-à-dire dans le nœud entre les partage de l’ordre policier et ce qui s’y est déjà inscrit d’égalité, si fragiles et fugaces que soient ces inscriptions. (65)

L’acte politique de la grève est alors de construire le rapport entre ces choses qui n’ont pas de rapport, de faire voir ensemble comme objet du litige le rapport et le non-rapport. (65)

Une subjectivation politique, c’est une capacité de produire ces scènes polémiques, ces scènes paradoxales qui font voir la contradiction de deux logiques, en posant des existences qui sont en même temps des inexistences ou des inexistences qui sont en même temps des existences. (66)

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