Home > filosoofia, Jacques Derrida, Jacques Rancière, poliitika > Jacques Rancière “La démocratie est-elle à venir?”

Jacques Rancière “La démocratie est-elle à venir?”

Rancière, Jacques 2012. La démocratie est-elle à venir ? Éthique et politique chez Derrida. Les Temps Modernes, 669-670 : 157-173

La « démocratie à venir », c’est une démocratie avec quelque chose de plus, suspendue à ce « quelque chose de plus ». Il est clair que ce supplément n’est pas quelque chose qu’il faudrait apporter de l’extérieur à la démocratie ; clair aussi que la «  démocratie à venir  » ne veut pas dire la démocratie future. Cela veut dire « la démocratie comme démocratie à venir ». (158)

Le dèmos est le sujet de la politique pour autant qu’il est hétérogène au compte des parties de la société. C’est un heteron, mais un heteron d’un genre très particulier puisque son hétérogénéité est fondée sur le principe de substituabilité. Sa différence propre est l’indifférence aux différences — c’est-à-dire aux inégalités — qui constituent un ordre social. (161)

Le dissensus est l’acte qui met deux mondes, deux logiques hétérogènes, sur la même scène, dans le même monde. (161)

C’est là pour moi la dimension esthétique de la politique : la mise en scène d’un dissensus— d’un conflit entre plusieurs mondes sensibles — par des sujets qui agissent comme s’ils étaient le peuple formé par le compte incomptable des n’importe qui. (162)

C’est ainsi que je comprends le supplément démocratique : comme le principe de la politique elle-même. Je pense que l’interprétation de Derrida est toute différente. […] Mais la « démocratie à venir » n’est pas, pour lui, le supplément qui rend possible la politique. C’est un supplément à la politique. Il en est ainsi parce que sa démocratie est une démocratie sans dèmos. Dans sa vision de la politique, l’idée du sujet politique, de la capacité politique est absente. (162)

Tout comme il identifie politique et souveraineté, Derrida identifie la notion du sujet politique à celle de la fraternité. De son point de vue, il n’y a pas de rupture entre pouvoir familial et pouvoir politique. De même que l’Etat-nation est un père souverain, le sujet politique est un frère. Même le concept de citoyen dont on a abondamment usé et mésusé dans le discours politique français des vingt dernières années est sans pertinence dans sa conceptualisation. Le citoyen n’est qu’un autre nom du frère. (163)

Le point essentiel est que la fraternité signifie pour Derrida une certaine équivalence, une certaine substituabilité. En d’autres termes, la charge contre la fraternité pourrait bien être une façon de se débarrasser, sans l’affronter de face, d’un autre concept, celui d’égalité — un concept avec lequel Derrida est mal à l’aise, mais qu’il se sentirait plus mal à l’aise encore d’avoir à exclure. (163)

L’hôte est le sujet qui vient à la place du dèmos. Tel que Derrida l’entend, l’hôte signifie bien plus qu’un lien d’hospitalité qui outrepasse les frontières des Etatsnations. Ce qu’il outrepasse, en fait, c’est toutes les frontières au sein desquelles il peut y avoir réciprocité. Le personnage de l’hôte ouvre un abîme irréconciliable entre la scène du possible — ou du calculable — et la scène de l’inconditionnel — de l’impossible ou de l’incalculable. (165)

L’un des traits frappants dans l’approche derridienne de la politique, c’est la violence — et, osons le dire, le simplisme de son opposition entre l’idée de la règle et celle de la justice. Très souvent nous rencontrons dans ses écrits politiques, le plus souvent dans des termes identiques, l’affirmation que, là où il y a une règle simple, il ne peut y avoir de justice. (165-166)

S’il y a une règle, s’il y a un savoir qui fonde notre décision, ce n’est plus une décision. Comme il l’écrit dans Voyous : « On sait quel chemin prendre, on n’hésite plus, la décision ne décide plus, elle est prise d’avance et donc d’avance annulée, elle se déploie déjà, sans retard, présentement, avec l’automatisme qu’on attribue aux machines. » (166 – Derrida, Voyous ; Paris, Galilée, 2003, p. 124).

C’est ce qu’implique l’« à-venir » de la démocratie chez Derrida : la démocratie ne peut pas être présentée, même dans la figure dissensuelle du dèmos, du sujet qui fait comme s’il était le dèmos. Dans la « démocratie à venir », le « à » sépare en fait les deux termes : démocratie et venir. Il prend, à strictement parler, la place du dèmos. L’« à-venir » est l’équivalent d’un « non-présent », d’un « non-anticipable ». Le kratos de la démocratie devient alors l’akratia du dèmos. Le supplément de l’« à-venir » est un supplément à la politique. Il est subsumé sous une rationalité qui n’est pas celle de la politique. (167)

La justice inhérente à l’idée de la « démocratie à venir » est la justice de l’événement imprévisible — ou de l’imprévisible venue de l’autre. (168)

Dans ses textes des années 80 et 90, Lyotard a clairement renversé la logique du paradigme moderniste qui liait l’avant-gardisme esthétique à l’émancipation politique. Il a placé l’interprétation de l’art moderne sous le concept du sublime qu’il a interprété, à l’encontre de Kant, comme le pouvoir d’une hétéronomie irréductible qui nous met sous la dépendance de la loi de l’Autre. (169)

D’une même référence à l’Autre lévinassien, Derrida a tiré des conséquences très différentes. Il a lié la loi de l’Autre à la promesse d’une « démocratie à venir » et il a substitué cette promesse messianique à l’obéissance à la Loi. Il a donc en quelque sorte apporté un second tourà la conceptualisation éthique de l’altérité. (169)

Or Derrida lui donne un sens tout à fait inattendu : « quiconque, n’importe qui, à la limite d’ailleurs perméable entre le “qui” et le “quoi”, le vivant, le cadavre et le fantôme ». La justice, pour lui, concerne ce qui excède toute famille de semblables et de congénères. Elle doit donc excéder les limites de l’Humanité et inclure en particulier les animaux. (170)

L’autre, en ce premier sens, c’est tout être, vivant ou inerte, qui a besoin que je réponde pour lui. C’est ce que signifie la responsabilité : l’engagement envers un autre qui m’est confié et pour qui je dois répondre. Mais, en un second sens, c’est tout être, ou toute chose, qui a sur moi un pouvoir sans réciprocité. (171)

S’il faut faire reposer l’égalité politique sur l’absolue différence de Dieu, et si cette différence absolue se négocie à travers le crime, la complicité et la trahison, cela veut dire que la politique est fondée sur ce dont Derrida prétendait la délivrer, à savoir la souveraineté. Celle-ci, disait-il, est un concept théologique, transféré de la religion à la politique. Mais ce que nous présente le sacrifice sur le mont Moriah est une autre idée de la souveraineté. Cela veut dire, pour moi, que la politique derridienne reste fondée sur la théologie, même si c’est sur une sorte de théologie hérétique. Derrida n’a-t-il pas délié la politique d’une certaine théologie simplement pour la lier à une autre ? C’est, je crois, une question que nous devons laisser ouverte. (173)

Advertisements
  1. No comments yet.
  1. No trackbacks yet.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: