Home > ajalugu, bio-, filosoofia, finitude, Philippe Huneman > Philippe Huneman “L’individualité biologique et la mort”

Philippe Huneman “L’individualité biologique et la mort”

Huneman, Philippe 2009. L’individualité biologique et la mort. Philosophie, (102)2 : 63-90.

Par rapport à ces philosophies de la mort, la biologie néo-darwinienne aura le mérite de déplacer profondément la question. De la même manière qu’au début du siècle Freud prenait l’amour entre les sexes pour un phénomène à expliquer, à retracer dans sa genèse, et non plus selon l’évidence d’une donnée naturelle, ici la biologie cesse de considérer la mort comme une donnée, comme un fait naturel tout aussi irréductible que le fait de la vie ; elle n’interroge pas non plus son sens pour l’homme, mais tente de penser provenance, de comprendre la genèse de son apparition. (64-65)

Une métaphysique providentialiste de la mort se greffait aisément sur l’évolutionnisme darwinien, et s’accommodait mieux encore d’une valorisation de la reproduction sexuée comme facteur de diversité, donc de variation, donc d’occasions d’amélioration données à la sélection. Ainsi, dans le cadre darwinien, pouvait-on reconduire l’ancien lien entre mort et individualité : les individualités vivantes doivent mourir – sous-entendu : cela est justifié – parce qu’elles contribuent au bien futur de l’espèce ou des espèces descendantes. En particulier, seule la mort donne à la diversité génétique induite par la reproduction sexuée la possibilité de se déployer. (65)

Lorsque, dans les années 1920, Alexis Carrel affirme l’immortalité de cellules se reproduisant régulièrement, sans qu’on sache s’il s’agit d’erreur expérimentale ou de fraude, cet énoncé est dans tous les cas profondément cohérent avec une telle vision. Car des cellules se reproduisant à l’identique, donc des cellules sans individualité, ne sauraient mourir, elles se doivent d’être immortelles. Carrel reprenait à l’envers l’enseignement hégélien, selon lequel l’individualité doit mourir. (67-68)

[…] G.C. Williams a traité cette question générale dans Adaptation and natural selection (1966), ouvrage fondamental qui montre que la sélection agit toujours au niveau du gène ou de l’individu, et qu’il est faux qu’elle soit logiquement au service du bien de l’espèce ou du groupe. Pour Williams, la théorie de la mort montre encore une fois, comme la théorie évolutionniste du sexe, que la biologie évolutionniste peut rendre compte de prestations apparemment contraires à l’intérêt des individus, sans toutefois recourir à une hypothétique sélection qui viserait le bien de l’espèce. Dans ce travail, le lien parfois fréquent encore chez des darwiniens entre mort et bien de l’espèce, donc finalement le schème providentialiste de la mort, est prouvé incompatible avec le sélectionnisme darwinien bien compris. (72)

Qu’est-ce que la mortalité essentielle du vivant, alors, sinon une prestation sélectionnée, et dont la sélection est commandée par la probabilité croissante de la mort accidentelle à mesure qu’on avance dans le temps. La reproduction – la période de fertilité – et avant tout la mort « accidentelle » possible commandent l’apparition de la mort « interne », essentielle, si on se place du point de vue phylogénétique. Pour le dire encore une fois avec Medawar : « la ‘force de mortalité’ a été forgée par un opérateur physique qui a pour dimensions temps et hasard ». La mort interne découle de l’autre, elle n’a aucune autonomie, elle est presque « plus » accidentelle que la mort accidentelle, et les différents types de mortalité selon les espèces apparaissent comme différentes stratégies de l’espèce face à cette mort accidentelle externe possible. (73)

La biologie cellulaire récente, découvrant le suicide cellulaire, offre un écho inattendu à cet aphorisme [la vie, c’est la mort] ; à plusieurs niveaux, la vie d’un organisme se fait par la mort de ses cellules. Mais à la différence de la physiologie bernardienne, cette « mort cellulaire » relève moins d’une activité chimique pure, que des interactions entre la cellule et son environnement d’une part, et de déterminations génétiques de l’autre. Celles-ci interviennent fondamentalement dans l’un des aspects les plus spectaculaires du suicide cellulaire, l’embryogenèse pendant laquelle certaines cellules disparaissent. Mais plu généralement, les signaux qui induisent le suicide cellulaire renvoient à la totalité de l’organisme, lequel prescrit en quelque sorte, selon son état fonctionnel et/ou développemental, quelles cellules doivent se tuer. La mort des parties est donc suspendue à la vie du tout, elle la détermine, mais en même temps se trouve commandée par celle-ci. Cette relation complexe présuppose toutefois qu’ait été reconduite au niveau de la cellule la différence entre mort externe et mort interne dont nous avions vu que la biologie évolutionniste la neutralisait. Car pour parler de suicide cellulaire il faut distinguer « l’apoptose », où la cellule se tue en quelque sorte elle-même en activant des gènes qui la détruisent, de la mort externe, ou nécrose, survenant en raison de modifications du milieu. (75)

À ce niveau cellulaire se joue une dialectique de l’individu et du groupe qu’on ne saurait négliger, car elle rend compte de la possibilité d’articuler cette mort cellulaire sur l’existence individuelle du tout organique. Lorsqu’une cellule reçoit un signal de suicide ou d’inhibition de suicide c’est en effet par rapport à son environnement, en lequel a lieu une cascade d’événements biochimiques conduisant à un tel signal. Sa mort n’est compréhensible que par rapport à la survie d’une communauté cellulaire. Une économie de la mort cellulaire s’avère donc la condition de l’individu vivant. Par elle, donc par un processus que seules les catégories corrélatives d’individu et de groupe permettent de penser, la vie de l’individu devient compréhensible dans son rapport avec la mort de ses parties. Si l’explication de la vie de l’organisme individuel renvoie à la mort cellulaire comme fait, celle-ci, comme phénomène à interroger à son tour, implique une économie, donc renvoie à la catégorie d’individu et à son opposé, le « groupe ». (77)

[…] la mort cellulaire est convoquée pour tracer les frontières du Soi immunologique. Une cellule du Soi est une cellule qui, confrontée à un lymphocyte, ne déclenchera pas un signal d’attaque. En d’autres termes, le système immunitaire comporte en soi comme une image réfléchie de l’individualité, et cette image s’éprouve par des réactions intermoléculaires qui font intervenir la mort cellulaire. Seul ce test de mort définit l’individualité, le définit en quelque sorte épistémologiquement à deux niveaux : au niveau de ce qu’on pourrait appeler métaphoriquement la connaissance qu’a de soi le système immunitaire, et au niveau de la connaissance que nous prenons nous-mêmes du fonctionnement immunologique de l’organisme. Le test de mort est en effet ce par quoi le Soi se donne à connaître ; ainsi le phénomène du rejet de greffe est ce par quoi non seulement l’immunité biologique s’est donnée à connaître comme immunologiquement définie (signature HLA), mais surtout, la clôture de l’individualité se manifeste dans la mort cellulaire qu’elle provoque. (80)

Longtemps prix de l’individualité, la mort est devenue, depuis une cinquantaine d’années, par les développements conjoints de l’immunologie et de la biologie cellulaire, épistémologiquement corrélative de procédures d’individuation. (81)

L’individu biologique apparaît ainsi comme réfléchi en lui-même deux fois : d’abord dans l’ADN présent en chaque cellule, ensuite dans le Soi immunologique dont le système immunitaire porte l’image ; il y a comme une individuation réciproque – en miroir – des entités infra-organiques et de l’organisme lui-même. Si l’individuation est à penser comme mémoire, au sens de production et préservation renouvelée de l’identité à partir du niveau cellulaire, alors le temps de l’organisme est un double processus de sédimentation de cette mémoire en chaque couche individuelle, et d’altération de cette identification à Soi incessante, altération dont la survenue cumulative représente l’irréversibilité même du temps. (88)

Advertisements
  1. No comments yet.
  1. No trackbacks yet.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: