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Béatrice Han “L’a apriori historique selon Michel Foucault”

Han, Béatrice 2003. L’a priori historique selon Michel Foucault : difficultés archéologiques. – Da Silva, Emmanuel (ed). Lectures de Michel Foucault. Volume 2, Foucault et philosophie. Lyon : ENS Éditions, 23-38. online : http://books.openedition.org/enseditions/1213.

[…] il [l’a priori historique] est d’abord défini – de manière quasiment phénoménologique – dans la Naissance de la clinique comme « distribution originaire du visible et de l’invisible dans la mesure où elle est liée au partage de ce qui s’énonce et de ce qui est tu », c’est-à-dire comme un certain mode d’articulation préconceptuel entre le voir et le dire.

Les Mots et les choses, eux, en proposent une définition beaucoup plus générale, et le caractérisent comme « l’expérience de l’ordre » par laquelle « le savoir s’est constitué » ; quant à L’Archéologie du savoir, elle y voit, de manière beaucoup plus formelle, « ce qui doit rendre compte des énoncés dans leur dispersion ».

L’« a priori historique et concret » recherché par Foucault se définira donc dans la Naissance de la clinique comme une certaine répartition du visible et du dicible, une « alliance faisant voir et dire » qui déterminera les différentes étapes de la constitution du savoir médical. Le devenir de la clinique sera dès lors renvoyé, non pas à une « réorganisation des connaissances médicales » – dont pourrait traiter l’histoire des sciences –, mais, de façon verticale, à cette « spatialisation » et à cette « verbalisation fondamentale du pathologique » opérées par le sujet, et qui sont les conditions de possibilité d’un discours sur la maladie ».

Si la « distribution du visible et de l’invisible » est pour Foucault « originaire », si elle renvoie à une « région où s’appartiennent encore, au ras du langage, manière de voir et manière de dire », c’est donc peut-être que cette « appartenance » devrait être pensée à partir de la notion de « perception », que connotent fortement dans la Naissance de la clinique toutes les métaphores récurrentes du « regard ».

Mais en réalité, cette possibilité semble condamnée d’avance par la Naissance de la clinique elle-même, lorsqu’elle définit l’a priori historique comme « espace profond, antérieur à toutes perceptions, et qui de loin les commande». Or une telle antériorité ne serait concevable ni logiquement ni chronologiquement pour Merleau-Ponty. De plus, l’idée même d’un « a priori » est tout à fait contraire à la pensée de ce dernier, qui la réfute explicitement, notamment dans la Phénoménologie de la perception et dans Le Visible et l’invisible.

Dans Les Mots et les choses, en revanche, toute référence à la perception est abandonnée : l’a priori historique y semble compris comme le rapport implicitement noué par le sujet entre les « mots » et les « choses », ou encore, comme dit Foucault, entre le « langage » et l’ « être ». Ce qui définira les conditions de possibilité du savoir et servira de point de départ à l’archéologie des sciences humaines, c’est la façon dont l’être des signes est compris et mis en rapport avec l’être en général.

Si la Renaissance se caractérisait par l’« opacité » des mots comme des choses, l’âge classique, lui, sera celui d’une « transparence », la représentation ayant finalement pour fonction d’« entrecroiser les mots et les choses », et donc de leur restituer, sous la forme d’une immédiateté médiatisée dans l’élément du langage, leur immanence première. La « mise en ordre des empiricités » a donc pour condition de possibilité une « ontologie » dont le postulat est que « l’être est donné sans rupture à la représentation ». Enfin, le passage à l’âge moderne est marqué, comme le montrent les chapitres VII et IX de Les Mots et les choses, par la mise en place du redoublement empiricotranscendantal, et donc par l’impossibilité nouvelle de comprendre l’être dans l’espace de la représentation.

La réduction archéologique de l’ancienne métaphysique de Les Mots et les choses reposera ainsi sur un double postulat : d’une part, la thèse nominaliste suivant laquelle ce n’est pas en référence aux « choses » qu’on définira les « mots », mais à partir des « mots » qu’on pourra concevoir les « objets » produits par le discours ; d’autre part, l’idée – d’obédience structuraliste – selon laquelle, comme l’individualisation de ces « objets » ne pourra plus se faire au moyen de leur éventuelle « correspondance » avec les « choses », la seule façon de concevoir leur identité sera de partir de l’« ensemble des règles » qui permettent de les former, et donc en somme d’adopter une perspective holiste.

Pour comprendre l’a priori historique, il faut donc désormais partir d’un concept nouveau, celui d’énoncé : celui-ci, nous dit Foucault, peut être pensé à partir de la « fonction énonciative », laquelle définit les conditions générales auxquelles doit satisfaire un groupe de signes pour pouvoir être considéré comme un énoncé, à savoir un « corrélat », une « fonction auteur », un « champ associé » et une « matérialité » Toutefois, le concept de fonction énonciative ne permet pas à lui seul d’opérer une sélection parmi les énoncés, ni de dire quels seront ceux qui seront historiquement reconnus comme pouvant prétendre au vrai. La fonction énonciative, prise en elle-même, est un instrument d’analyse qui permet d’isoler la structure commune à un ensemble d’énoncés, mais pas un critère qui permettrait d’expliquer la sélection qui préside à leur production, et donc leur « rareté ».

C’est donc à cette fin que Foucault fait intervenir l’a priori historique en le comprenant, de façon cohérente, non pas comme la fonction énonciative elle-même, mais comme ses « conditions d’exercice», ou encore, selon la citation précédemment donnée, comme la « condition de réalité des énoncés ». Parmi l’ensemble très vaste des virtualités offertes par la logique et la grammaire, l’a priori historique a donc pour fonction de découper un domaine plus restreint en définissant les conditions de possibilité des énoncés en tant qu’ils sont des « choses effectivement dites ».

[…] le véritable a priori historique ne saurait désormais être entendu comme une « structure intemporelle », nous dit Foucault. Il est au contraire une « figure purement empirique », ne « s’impose pas de l’extérieur » aux éléments qu’il met en relation, mais est « engagé dans cela même qu’il relie », étant donc « un ensemble transformable ». Un peu plus haut, Foucault l’a renvoyé aux « positivités » qui « jouent le rôle d’un a priori historique ». L’a priori historique est donc empirique.

Bien qu’elle se défende absolument d’être, en dépit de son étymologie, une quête des origines, l’archéologie foucaldienne semble néanmoins engagée sur la voie d’une recherche qui ne peut rendre compte des conditions de possibilité qu’au moyen d’autres conditions de possibilité – ce en quoi elle paraît répéter analogiquement le mouvement de « recul » et de « retrait » critiqué dans Les Mots et les choses à propos du troisième des doubles de l’homme.

Il faudrait pour cela analyser les textes généalogiques – à commencer par L’Ordre du discours, où se dessine une première redéfinition du statut et de la fonction de l’archéologie, et où la notion d’acceptabilité peut être repérée pour la première fois ; il faudrait aussi boucler l’archéologie sur elle-même en montrant comment, par la reformulation généalogique de la question initiale des conditions de possibilité des savoirs de l’homme, Foucault pourra établir que ceux-ci sont informés de l’intérieur par les normes et les fonctionnements propres au savoir-pouvoir et donc donner, au moyen de la notion de « régime de vérité », un avatar plus convaincant de l’ancien a priori historique.

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