Home > ajalugu, bio-, filosoofia, Georges Canguilhem > Georges Canguilhem “Le concept et la vie”

Georges Canguilhem “Le concept et la vie”

Canguilhem, Georges 1966. Le concept et la vie. Revue Philosophique de Louvain 64(82) : 193-223.

Par vie, on peut entendre le participe présent ou le participe passé du verbe vivre, le vivant et le vécu. La deuxième acception est, selon moi, commandée par la première, qui est plus fondamentale. (193)

Si la fonction de reproduction joue un rôle si éminent dans la classification aristotélicienne, c’est parce que la perpétuation du type structural, et par conséquent de la conduite, au sens éthologique du terme, est le signe le plus net de la finalité et de la nature. Cette nature du vivant, pour Aristote, c’est une âme. Et cette âme est aussi la forme du vivant. Elle est à la fois sa réalité, ousia, et sa définition, logos. Le concept du vivant, c’est donc finalement, selon Aristote, le vivant lui-même. (194)

Un système de formes vivantes, s’il est fondé dans l’être, a pour corrélatif l’individu ineffable. Mais un pluriel ontologique d’individus, s’il est donné, a pour corrélatif le concept comme fiction. Ou bien c’est l’universel qui fait de l’individuel un vivant et un tel vivant, et la singularité est à la vie ce qu’une exception est à la règle : elle la confirme, c’est-à-dire en révèle le fait et le droit, puisque c’est par la règle et contre la règle que la singularité apparaît, et l’on pourrait presque dire éclate. (198)

Comment peut-on parler de nature ou de natures quand on est nominaliste ? Simplement, en faisant comme Hume, en invoquant une nature humaine, ce qui revient à admettre au moins une uniformité des hommes, alors même qu’on tient, comme lui, cette nature pour inventive, artificieuse, c’est-à-dire spécifiquement capable de conventions délibérées. Ce faisant, que fait-on ? On pratique une coupure dans le système des vivants, puisqu’on définit la nature de l’un par l’artifice, par la possibilité de convenir, au lieu d’exprimer la nature. Et par conséquent chez Locke ou Hume, comme chez Aristote, la question de la conception des concepts reçoit une solution qui vient rompre le projet de naturaliser la connaissance de la nature. (200)

L’horizon logique, selon Kant, c’est la circonscription d’un territoire par un point de vue conceptuel. Le concept, dit Kant, est un point de vue. A l’intérieur d’un tel horizon il y a une multitude indéfinie de points de vue, à partir de quoi s’ouvre une multitude d’horizons de moindre ouverture. Un horizon ne se décomposa qu’en horizons, de même qu’un concept ne s’analyse qu’en concepts. Dire qu’un horizon ne se décompose pas en points sans circonscription, c’est dire que des espèces peuvent se diviser en sous-espèces, mais jamais en individus, car connaître c’est connaître par concepts et l’entendement ne connaît rien par la seule intuition. (201-202)

Mais si nous avons gagné la légitimation d’une possibilité, celle de la connaissance par concepts, n’aurions-nous pas perdu la certitude que, parmi les objets de la connaissance, il s’en trouve dont l’existence est la nécessaire manifestation de la réalité de concepts concrètement actifs ? Autrement dit, n’aurions-nous pas perdu la certitude que, parmi les objets de la connaissance, se trouvent en fait des êtres vivants ? (202)

Si Kant tient les beaux-arts pour les arts du génie, s’il considère que le génie c’est la nature donnant sa loi à l’art, il s’interdit pourtant de se placer dogmatiquement à un point de vue semblable, — au point de vue du génie — , pour saisir le secret de l’operari de la nature. En résumé, Kant n’admet pas l’identification entre l’horizon logique des naturalistes et ce qu’on pourrait appeler l’horizon poïétique de la nature naturante. (203)

Mais un philosophe comme Hegel n’a pas refusé ce que Kant s’est interdit. Dans la Phénoménologie de l’Esprit aussi bien que dans la Real-philosophie d’Iena ou la Propédeutique de Nuremberg, le concept et la vie sont identifiés. « La vie, dit Hegel, est
l’unité immédiate du concept à sa réalité, sans que ce concept s’y distingue ». (203)

En un sens donc le vivant contient en lui-même la vie comme totalité et la vie dans sa totalité. La vie comme totalité, en raison du fait que son commencement est fin, que sa structure est téléologique ou conceptuelle. Et la vie dans sa totalité, pour autant que produit d’un producteur et producteur d’un produit, l’individu contient l’universel. (204)

Autrement dit, identifier la connaissance de la vie avec le fait de vivre le concept de vivant, c’est assurément garantir que la vie sera bien le contenu du connaître, mais c’est renoncer au concept du connaître en tant qu’il est le concept du concept. La science de la vie retrouve la nature naturante, mais s’y perd en tant que connaissance connaissante, en tant que connaissance en possession de son propre concept. (205)

Le concept est, dans la philosophie de Bergson, l’aboutissement d’une tactique de la vie dans sa relation avec le milieu. Le concept et l’outil sont des médiations entre l’organisme et son environnement. (206)

Et alors Bergson explique que ce n’est plus seulement l’organisme complet, l’organisme macroscopique, qui généralise. Tout ce qui est vivant, la cellule, le tissu, généralise. Vivre, à quelque échelle que ce soit, c’est choisir et c’est négliger. (208)

Le vivant est précisément un centre de référence. Ce n’est pas parce que je suis pensant, ce n’est pas parce que je suis sujet, au sens transcendantal du terme, c’est parce que je suis vivant que je dois chercher dans la vie la référence de la vie. Bref, Bergson est tenu de fonder la conception biologique du concept sur la réalité des concepts en biologie. L’herbe, l’herbivore, ce n’est pas la rencontre de deux devenirs imprévisibles, c’est un rapport de règnes, de genres et d’espèces. (210)

Selon Claude Bernard, ce qu’il appelle lui-même sa conception fondamentale de la vie tient en deux aphorismes. L’un est le suivant : la vie, c’est la mort. L’autre : la vie, c’est la création. (213)

Pour Claude Bernard, le mot d’évolution n’a pas du tout le sens qu’il a pris aujourd’hui depuis la biologie transformiste. Pour Claude Bernard, évolution garde le sens qu’il avait au XVIIIe siècle. Au XVIIIe siècle évolution signifie exactement développement. Donc, par évolution, il faut entendre chez Claude Bernard l’ontogenèse, le passage du germe et de l’embryon à la forme adulte. L’évolution, c’est le mouvement de la vie dans la structuration et dans l’entretien d’une forme individuelle. Par conséquent, en disant que l’évolution est une création, Claude Bernard ne dit pas autre chose que ceci : la vie, c’est une création, puisque, précisément, ce qui caractérise la vie c’est cette conquête progressive d’une forme achevée, à partir de prémisses dont il s’agit de déterminer la nature et la forme. (214)

Dans les Leçons sur les phénomènes de la vie, cette thèse est longuement développée. « Je dirai de mon côté, écrit-il, la conception à laquelle m’a conduit mon expérience… Je considère qu’il y a nécessairement dans l’être vivant deux ordres de phénomènes : les phénomènes de création vitale ou de synthèse organisatrice ; les phénomènes de mort ou de destruction organique… Le premier de ces deux phénomènes est seul sans analogue direct, il est particulier, spécial à l’être vivant : cette synthèse évolutive est ce qu’il y a de véritablement vital ». Par conséquent, pour Claude Bernard, l’organisme qui fonctionne est un organisme qui se détruit. (215)

Le fonctionnement de l’organe, c’est un phénomène physico-chimique, c’est la mort. Ce phénomène, nous pouvons le saisir, nous pouvons le comprendre, le caractériser, et c’est cette mort que nous sommes portés à appeler, illusoirement, la vie. Inversement, la création organique, l’organisation sont des actes plastiques de reconstitution synthétique des substances que le fonctionnement de l’organisme doit dépenser. Cette création organique est synthèse chimique, constitution du protoplasme, et synthèse morphologique, réunion des principes immédiats de la matière vivante en un moule particulier. Moule, c’était l’expression dont se servait Buffon (« le moule intérieur ») pour expliquer qu’à travers ce tourbillon incessant qu’est la vie, persiste une forme spécifique. (215)

En somme Claude Bernard a utilisé des concepts approchés de celui d’information, au sens psychologique du terme, pour rendre compte d’un fait aujourd’hui interprété par des concepts d’information, au sens physique du terme. Et c’est la raison, à mon sens généralement mal aperçue, pour laquelle Claude Bernard se défend sur les deux fronts de la biologie à son époque. Parce qu’il utilise des concepts d’origine psychologique, comme idée directrice, consigne, dessein, etc., il se sent éventuellement suspect de vitalisme et il s’en défend, car ce à quoi il pense, c’est à une certaine structure de la matière, à une structure dans la matière. Mais parce qu’il pense, d’autre part, que les lois de la physique et les lois de la chimie n’expliquent que des dégradations, et sont impuissantes à rendre compte de la structuration de la matière, alors il doit se défendre d’être matérialiste. (217)

Dire que l’hérédité bio logique est une communication d’information, c’est, en un certain
sens, revenir à l’aristotélisme, si c’est admettre qu’il y a dans le vivant un logos, inscrit, conservé et transmis. La vie fait depuis toujours sans écriture, bien avant l’écriture et sans rapport avec l’écriture, ce que l’humanité a recherché par le dessein, la gravure, l’écriture et l’imprimerie, savoir, la transmission de messages. Et désormais la connaissance de la vie ne ressemble plus à un portrait de la vie, ce qu’elle pouvait être lorsque la connaissance de la vie était description et classification des espèces. Elle ne ressemble pas à l’architecture ou à la mécanique, ce qu’elle était lorsqu’elle était simplement anatomie et physiologie macroscopique. Mais elle ressemble à la grammaire, à la sémantique et à la syntaxe. Pour comprendre la vie, il faut entreprendre, avant de la lire, de décrypter le message de la vie. (221)

Si l’action biologique est production, transmission et réception d’information, on comprend comment l’histoire de la vie est faite, à la fois, de conservation et de nouveauté. Comment expliquer le fait de l’évolution à partir de la génétique ? On le sait, par le mécanisme des mutations. On a souvent objecté à cette théorie que les mutations sont très souvent sub-pathologiques, assez souvent létales, c’est-à-dire que le mutant vaut biologiquement moins que l’être à partir duquel il constitue une mutation. En fait, il est vrai, les mutations sont souvent des monstruosités. Mais, au regard de la vie, y a-t-il des monstruosités ? Que sont beaucoup de formes vivant encore aujourd’hui, et bien vivantes, sinon des monstres normalisés, pour reprendre une expression du biologiste français Louis Roule. Par conséquent, si la vie est un sens, il faut admettre qu’il puisse y avoir perte de sens, risque d’aberration ou de maldonne. Mais la vie surmonte ses erreurs par d’autres essais, une erreur de la vie étant simplement une impasse. (222)

Qu’est-ce alors que la connaissance ? Car il faut bien finir par cette question. Je l’ai dit, si la vie est le concept, est-ce que le fait de reconnaître que la vie est le concept nous donne accès à l’intelligence ? Qu’est-ce alors que la connaissance ? Si la vie est sens et concept, comment concevoir le connaître ? Un animal, — et j’ai fait allusion à l’étude du comportement instinctif, comportement structuré par des patterns innés, — est informé héréditairement à ne recueillir et à ne transmettre que certaines informations. Celles que sa structure ne lui permet pas de recueillir sont pour lui comme si elles n’étaient point. C’est la structure de l’animal qui dessine, dans ce qui paraît à l’homme le milieu universel, autant de milieux propres à chaque espèce animale, comme von Uexkull l’a établi. Si l’homme est informé à ce même titre, comment expliquer l’histoire de la connaissance, qui est l’histoire des erreurs et l’histoire des victoires sur l’erreur ? Faut-il admettre que l’homme
est devenu tel par mutation, par une erreur héréditaire ? La vie aurait donc abouti par erreurs à ce vivant capable d’erreur. (223)

La connaissance est donc une recherche inquiète de la plus grande quantité et de la plus grande variété d’information. Par conséquent, être sujet de la connaissance, si l’a priori est dans les choses, si le concept est dans la vie, c’est seulement être insatisfait du sens trouvé. La subjectivité, c’est alors uniquement l’insatisfaction. Mais c’est peut-être là la vie elle-même. La biologie contemporaine, lue d’une certaine manière, est, en quelque façon, une philosophie de la vie. (223)

Advertisements
  1. No comments yet.
  1. No trackbacks yet.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: