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Arnaud Villani “Crise de la raison et image de la pensée chez Gilles Deleuze”

Villani, Arnaud 2003. Crise de la raison et image de la pensée chez Gilles Deleuze. Noesis, 5 : 203-216.

Les postulats de l’image de la pensée sont:
1) – la bonne volonté de penser ;
2) – le sens commun ;
3) – la récognition ;
4) – les quatre fondements de la représentation : le même, le semblable, l’analogue, l’opposé ;
5) – la vérité contre l’erreur ;
6) – la proposition comme désignation et non comme sens ;
7) – les problèmes décalqués sur les solutions ;
8) – la subordination de l’apprendre à un savoir préexistant. (206 – voir Différence et répétition, ch. III)

Contre la bonne volonté de penser et son caractère naturel, Deleuze suscite l’involontaire. Contre le sens commun qui sous-tend l’ « orthodoxie » et, en définitive, contre l’identité du moi dans le Je pense qui fonde la concordia facultatum, il suscite le paradoxe et la discordance des facultés. Contre la récognition (et tout ce qui se joue dans la formule kantienne de la synthèse de reproduction : « si le cinabre était tantôt léger tantôt lourd … ») qui devient, pour l’Image de la pensée un modèle, comme la doxa était devenue sa forme, Deleuze ironise : « Qui peut croire que le devenir de la philosophie joue lorsque nous reconnaissons ? ». Ici encore le prétendu droit de ce modèle ne vient que de l’extrapolation de certains faits. Il faut donc de l’irreconnaissable, seul capable de destituer le tribunal de la Raison réputé d’avance indemne des illusions et des prestiges, et cesser de nous régler sous le sens commun. (207)

[…] « qu’est-ce qu’une pensée qui ne fait de mal à personne, ni à celui qui pense, ni aux autres ? ». Le premier moment de la pensée, c’est la violence effractive. Il n’y a de vraie pensée qu’involontaire, contrainte, hésitante, bredouillante. (207)

La représentation, forme emblématique de la raison, et contre laquelle Schopenhauer lèvera les droits de la volonté, assimile toute différence sous quatre formes, l’identité dans le concept, l’opposition dans la détermination du concept, l’analogie dans le jugement, la ressemblance dans l’objet. Tout cela bloque la pensée dans son propre : le repérage d’une différence en elle-même, non référée à l’identique ; l’élévation des facultés au plus haut de ce qu’elles peuvent. Ici Deleuze reprend (sans la citer) l’analyse qu’il tire des synthèses passives humiennes dans Empirisme et subjectivité, et qu’il développe en quatre temps, impossibles à développer ici : le sentiendum comme à sentir insensible, le memorandum comme à rappeler immémorial, l’imaginandum comme à imaginer inimaginable, le cogitandum comme à penser impensable. Ainsi chaque faculté « sort de ses gonds » et diverge dans une discorde que Deleuze compare à une traînée explosive de poudre. (208)

Le premier élément qui soit différence non rapportée à l’identique, créant la qualité dans le sensible (aisthéton) et l’exercice transcendant de la sensibilité (aisthétéon) est l’intensité. Or cette intensité n’est pas seulement sensible, mais sensible-intelligible, sursensible immanente et transcendantale et non suprasensible transcendante. Elle est du même mouvement l’Idée comme problématique et différentielle, et la singularité comme élément anomal de la multiplicité. (208-209)

[…] la vérité ne peut plus être le problème fondamental de la philosophie, puisque, comme on le verra plus loin en détail, la désignation et la signification, qui renvoient à un concept, laissent place au Sens qui renvoie à l’Idée. Parce qu’il est entre les choses et les mots, le sens comme extra-être prolifère jusqu’au non-sens et retrouve le problème de la bêtise, soigneusement écarté par le concept et la signification. (209-210)

Il faut encore renverser : le vrai et le faux sont aussi seconds et inessentiels que les solutions. Ce qui est décisif, ce sont les situations problématiques comme formes formantes, objectités idéelles, actes constituants. C’est du problème à l’invention de nouveauté que la conséquence est bonne, et non de la solution au problème simpliste et mort qu’on lui fait correspondre. (210)

[…] la finalité de ce rationalisme supérieur n’est pas un penser pur, un contempler, un représenter, mais un faire. […] Dans un rationalisme supérieur l’idéation est l’autre face de l’agencement, l’immanent la preuve du transcendantal. (211)

À l’époque de Différence et répétition, les concepts sont encore du côté de l’image de la pensée. Dès les Dialogues, on trouve des expression telles que : « les concepts sont des monstres ». Le concept « bouge encore », il est devenu l’Idée même comme plan de perplication et de fabrication virtuelles. Il est de contour irrégulier, de limite poreuse. C’est un tout fragmentaire, parce que chaque concept est un carrefour de problèmes et opère de nouveaux découpages. (213)

Par un étrange renversement de l’abstrait et du concret classiques, le concept est devenu le pli des singularités intensives, leur multiplicité de coexistence virtuelle, « réelle sans être actuelle, idéale sans être abstraite » et la rencontre fulgurante de deux plis faisant courir dans ces plis à vitesse infinie la résonance de cette rencontre. (214)

[…] percept, affect et concept ne concernent pas les sujets ou les objets, mais ce qui se passe entre eux, autour d’eux, dans leur essaim ou tourbillon, d’où émergent les anomalies comme rugosités visibles et captables. (215)

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