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Jean Gayon “Le concept d’individualité dans la philosophie biologique de Georges Canguilhem”

Gayon, Jean 2000. Le concept d’individualité dans la philosophie biologique de Georges Canguilhem. – Le Blanc, Guillaume (ed). Lectures de Canguilhem. Le normal et le pathologique. Paris : ENS Éditions, 19-48.

Dans son examen ultérieur de conceptions biologiques comme la théorie cellulaire, la notion de régulation ou celle de milieu, Canguilhem s’intéresse à une question de nature ontologique, celle de savoir quelles sont les classes d’entités naturelles qui peuvent candidater au statut d’individus, et quels sont les critères pertinents pour aborder ce genre de question. La réponse de Canguilhem est qu’il faut fondamentalement penser l’individu comme relation à autre chose que soi-même plutôt que de chercher un critère de substantialité, ou plus exactement qu’il faut subordonner la seconde question à la première. Enfin, dans ses réflexions tardives sur le rapport entre connaissance et vie, Canguilhem a placé sa réflexion sur l’individualité biologique sous l’angle de la gnoséologie. Il a soutenu que la génétique moléculaire, dans la mesure où elle enveloppe une interprétation de l’individualité biologique comme « communication d’information », remettait à l’ordre du jour diverses spéculations philosophiques traditionnelles sur ce thème, qu’il a principalement trouvées dans la conception aristotélicienne de la vie, et dans l’identification hégélienne de la vie et du concept. Le concept d’individualité a donc été mobilisé par Canguilhem à trois reprises dans le dessein de construire une interprétation philosophique de la vie tantôt comme valeur, tantôt comme être, tantôt comme connaissance. (22)

Pour Canguilhem, la maladie ne saurait être réduite à la modification quantitative d’un paramètre physiologique. Une telle modification peut sans doute être un signe de la maladie, mais elle n’est pathologique que dans la mesure où elle reflète une altération, une modification qualitative de l’organisme pris comme un tout. Par exemple, la même quantité de glucose dans le sang peut être pathologique chez un individu, et ne pas l’être chez un autre, en fonction d’autres paramètres qui interagissent avec la glycémie. De là la formule : ce qui fait qu’un symptôme est pathologique est « son rapport d’insertion dans la totalité indivisible d’un comportement individuel. » (25)

La maladie n’est pas simplement un écart, elle est intrinsèquement un « mal », comme son étymologie l’indique assez explicitement, en français comme en anglais (illness). Ici de nouveau l’individualité est convoquée par le médecin-philosophe : « C’est donc bien toujours en droit, sinon actuellement en fait, parce qu’il y a des hommes qui se sentent malades qu’il y a une médecine, et non parce qu’il y a des médecins que les hommes apprennent d’eux leurs maladies. » (26)

Le « pathologique » n’est pas opposé au « normal ». La santé, la maladie et la guérison, catégories présupposées par tout exercice de la médecine, sont des indices de l’ouverture et de l’irréversibilité du processus vital. La méditation médicale de Canguilhem sur la « normativité » est une méditation sur l’individualité. (29)

En réalité, dès la thèse de médecine de 1943, la référence au darwinisme avait une importance primordiale, car c’était elle qui permettait à Canguilhem d’étendre le concept de « normativité » de la sphère de la pensée médicale à celle de la biologie dans son ensemble : « Il y a des esprits que l’horreur du finalisme conduit à rejeter même la notion darwinienne de sélection par le milieu et la lutte pour l’existence, à la fois à cause du terme sélection, d’import évidemment humain et technologique, et à cause de la notion d’avantage qui intervient dans l’explication du mécanisme de la sélection naturelle. Ils font remarquer que la plupart des vivants sont tués par le milieu longtemps avant que les inégalités qu’ils peuvent présenter soient à même de les servir, car il meurt surtout des germes, des embryons et des jeunes. Mais, comme le fait remarquer G. Teissier, parce que beaucoup d’êtres meurent avant que leurs inégalités les servent, cela n’entraîne pas que présenter des inégalités soit biologiquement indifférent. C’est précisément le seul fait dont nous demandons qu’il nous soit accordé. Il n’y a pas d’indifférence biologique. Dès lors, on peut parler de normativité biologique. » (31-32)

Darwin n’intéresse cependant Canguilhem que parce qu’il lui permet d’établir une thèse majeure de sa philosophie biologique : la thèse de la relation intime entre les concepts d’individualité et de valeur vitale. Un être vivant, en tant qu’il est plongé dans un environnement, est un être qui confère sens et valeur à ce qui l’entourne en fonction de son besoin, et constitue ainsi « un système de référence irréductible et par là absolu. » (32)

[…] la philosophie biologique de Georges Canguilhem n’examine que trois candidats possibles au statut d’individu : la cellule, l’organisme et la société. Mais la thèse finale est plus restrictive : une société n’est pas un individu car ce n’est pas un authentique « tout », tandis qu’une cellule est un individu en dépit de sa nature de « partie ». Nous sommes convaincu que toute l’ontologie vitale de Canguilhem est construite en vue de justifier ces deuz assertions. (33)

La biologie moléculaire autoriserait en effet le retour de l’idée selon laquelle un logos (ou concept, Canguilhem glisse d’un terme à l’autre) serait inscrit en tout individu vivant. De là la formule audacieuse « la vie est le concept », qui vient à la fin de l’essai sur « Le Concept et la vie ». (38)

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