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Roberto Esposito “Totalitarisme ou biopolitique”

Esposito, Roberto 2006. Totalitarisme ou biopolitique. Tumultes 26(1) : 9-20.

En réalité Arendt et Foucault — c’est-à-dire totalitarisme et biopolitique — ne se sont pas rencontrés pour le simple motif que leurs systèmes catégoriels sont logiquement incompatibles. Voire parce que le paradigme du biopolitique justement ne prend sens et relief qu’à partir de la déconstruction du paradigme du totalitarisme. (10)

Ce qui ne veut pas dire que Arendt ait négligé — surtout dans ses œuvres ultérieures — le rôle de plus en plus envahissant qu’assumait la vie biologique dans le lexique conceptuel moderne. Mais l’élément qui marque une très nette discrimination par rapport à la sémantique biopolitique est que cette émergence du bios se situe chez Arendt à l’extérieur de la sphère proprement politique et en opposition avec celle-ci. […] D’où l’interprétation de la modernité dans son intégralité comme un processus unique de dépolitisation, qui ne comporte pas de différences significatives. (14)

Si nous entrons davantage dans le vif du discours de Foucault, ce que nous en retirons est, dans l’ensemble, une critique de l’interprétation philosophico-juridique classique. La traduction foucaldienne de la loi en norme, tant dans le sens négatif de ce qui contrôle la vie que dans le sens positif qui la confie à sa logique interne, à son autonomie par rapport à tout nomos transcendant, fait allusion à une critique du droit dans toutes les formes que ce dernier a pris — droit naturel, droit positif, droit souverain. S’il y a, chez Foucault, quelque chose qui ne marche pas, qui ne restitue pas le mouvement réel des choses et des corps, de subjectivation et d’assujettissement, c’est justement le discours de la loi comme confins du pouvoir. Pour Foucault la loi ne peut protéger la polis de la violence tout simplement parce qu’elle en est le résultat : non pas le présupposé, mais l’issue de dynamiques politiques qu’on ne peut scinder, d’actes de bataille, de figures de guerres, de fragments de violence. Il n’y a pas une loi apolitique ou prépolitique, du moment que le but de la politique est justement la mutation des rapports de force que la loi n’est appelée à légitimer qu’a posteriori. La crise de la catégorie de souveraineté — c’est-à-dire la critique déconstructive à laquelle Foucault la soumet — détermine également un bouleversement de l’idée moderne de droit comme prérogative du sujet. Et cela non seulement parce que le sujet en tant que tel, précédant les forces qui le définissent et le structurent, n’existe pas ; mais encore parce que le concept même de droit se brise en vecteurs de sens différents, parfois opposés, qui font correspondre à toute action une réaction, à toute affirmation une négation, à toute imposition une résistance. (16-17)

En ce sens, c’est comme si Arendt restait liée à un élément de transcendance — à la diversité, ou à la différence, entre le sujet, l’acteur, le héros politique et sa façon d’être elle-même, sa simple présence en tant qu’homme ou femme. Précisément le passage, ou le saut, tenté quelques années plus tard par Foucault — dans le cœur de l’immanence, ou comme l’aurait dit Deleuze, dans une pensée du dehors. Lorsque Foucault brise la forme de la subjectivité dans le processus de subjectivation, lorsqu’il disperse l’individu dans les fragments de son expérience extérieure, lorsqu’il décentre la personne dans les modes de l’impersonnel, il me semble qu’il ouvre une possibilité pour la pensée qu’Hannah Arendt n’a pas vue, aveuglée qu’elle était par la lumière de l’action politique. Il est évident que cette pensée du dehors — c’est-à-dire de l’implication, certes problématique, entre vie et politique — ne prédispose pas en soi à un discours affirmatif sur les droits humains comme droits des corps des hommes. Il reste cependant que ce n’est qu’à partir de la double déconstruction de l’idée de droit d’un côté et du concept de personne de l’autre — mise en œuvre par Foucault à la suite de Nietzsche et en parallèle avec Deleuze — qu’il est possible d’imaginer quelque chose comme une norme de vie ; non pas une norme appliquée à la vie d’en haut et de l’extérieur, mais une norme tirée de la vie même, de sa dimension à la fois impersonnelle et singulière. (19)

Si Arendt est penseur de la lumière, de la transcendence et du regard, Foucault est philosophe de l’ombre, de l’immanence et de la force. Si l’une est du côté de ce qui est absolument personnel, l’autre appartient au langage de l’impersonnel. Je ne sais pas lequel des deux nous parle aujourd’hui avec le plus d’intensité, lequel raconte le mieux les vicissitudes de l’homme mondialisé — bien que je n’aie pas voulu cacher mon option personnelle. (20)

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