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Frédéric Gros “Y a-t-il un sujet biopolitique?”

February 15, 2014 Leave a comment

Gros, Frédéric 2013. Y a-t-il un sujet biopolitique ? Nóema, 4(1) : 31-42.

On peut parler [dans le cas de souveraineté] de violence parce que, dans ces exemples, il s’agit, pour le pouvoir, soit de soustraire – autoritairement, en brisant toute résistance – quelque chose à quelqu’un, soit de se manifester dans la brutalité éclatante d’un spectacle. Dans tous les cas, ce pouvoir se manifeste de manière discontinue : il fait irruption dans la vie des individus pour leur prélever brutalement quelque chose ou leur interdire violemment certains actes. Mais le pouvoir de souveraineté est aussi celui qui dit la loi. Il dit la loi au sens où il prononce les interdits, où il trace les lignes de partage, où il délimite strictement le permis et le défendu. La loi dont il s’agit est un décret autoritaire, absolu, indiscutable. (32)

Le pouvoir  disciplinaire comme le pouvoir de souveraineté est aussi, d’une certaine manière, un pouvoir d’extraction. Mais alors que le pouvoir de souveraineté prélève des choses, prend possession de richesses matérielles, le pouvoir disciplinaire, lui, extrait de l’utilité. Il extrait de l’utilité du corps vivant des individus, et c’est par là que s’affirme sa dimension biopolitique. (32)

Le pouvoir de souveraineté fonctionnait à la loi : une loi qui interdisait certains actes, fixait des limites autoritaires, mais demeurait indifférent à tout le reste. Le  pouvoir  disciplinaire,  lui,  fonctionne  à  la  norme :  il  s’agit  de  contrôler l’ensemble de la vie du sujet afin d’obtenir de lui un comportement déterminé et une docilité complète. (33)

Il s’agissait, pour les penseurs des Lumières, de donner du  crime  ou  du  délit  une  définition  purement  immanente  :  le  crime  est  une infraction sociale, un trouble de l’ordre public, mais pas la transgression blasphématoire d’un interdit divin ou la rupture d’un tabou sacré. Le criminel est un ennemi social : il lèse l’intérêt commun, plutôt qu’il n’insulte la majesté divine. (33)

Le capitalisme suppose une chronopolitique : la transformation du temps de la vie en temps utile et productif. (35)

J’ai parlé du capitalisme comme processus de création massive, systématique et rationnelle de richesses. Mais  peut-être  faudrait-il  ajouter  une  spécification supplémentaire  qui  serait : création  massive,  systématique  et  rationnelle  de  richesses,  en tant qu’elle devrait profiter idéalement à tous(même si de fait elle profite en fait et surtout à quelques-uns). (37)

[…] l’idée  que  cette  création  de  richesses,  sous  une  forme  concurrentielle  donc,  finit toujours  par  créer  une prospérité  générale  :  le  bien  public  n’est  donc  pas le  résultat délibéré  d’une volonté politique, mais le produit dérivé d’une multitude de calculs égoïstes et privés. (38)

La discipline comme biopouvoir, c’est donc un processus le long duquel les puissances vitales  des individus sont orientées et transformées en une force de travail qui alimente les usines et les machines. Une nouvelle définition de la biopolitique pourrait être établie à partir de cette

analyse :  la  biopolitique,  c’est  un  ensemble  de  sollicitations  par  lesquelles l’individu, au niveau de ses puissances vitales, est soumis à des directions déterminées, afin d’intensifier la et la production de richesses et le pouvoir des classes dominantes. (38)

Foucault va insister de son côté sur le caractère invisible de cette main, une invisibilité qu’il va radicaliser :  si  la  main  est  invisible  dit-il,  c’est  surtout  parce  que  le  sujet  est aveuglé. Le sujet économique est un sujet aveugle, au sens où il est aveuglé par la recherche obstinée de son profit personnel et neveut rien voir d’autre, rien qui pourrait ressembler à une logique collective, à des mécanismes de solidarités, à un bien public ou un intérêt commun. Le sujet ne voit et ne recherche que  son  intérêt :  tout  ce  qui  dépasse  cette  quête  est  heureusement  invisible pour  lui. (39)

L’opération biopolitique, elle consistera à dépolitiser le sujet et à ne s’adresser en  lui  qu’à  l’exigence  d’une  satisfaction  personnelle.  En  stimulant  prioritairement son appétit égoïste, en ne le sollicitant qu’au niveau de ses désirs privés, on  aboutit  effectivement  à  extraire,  des  potentialités  vitales  polymorphes,  un pur sujet de la consommation, qui calculera son utilité et poursuivra ses satisfactions égoïstes, mais demeurera aveugle à toutes  les autres sollicitations. La biopolitique c’est ce par quoi le sujet est rendu aveugle et sourd à autre chose qu’à un besoin de consommation et une satisfaction personnelle. (39)

Le problème éthique n’est plus de maîtriser ses passions ou de révéler une identité authentique, mais de devenir le meilleur gestionnaire de ses talents naturels et de ses acquis. (40)

Qu’est-ce que l’éducation ? Depuis l’Antiquité et la Renaissance, on s’était habitué à penser l’éducation comme l’apprentissage des valeurs civiques, le développement et l’épanouissement  de  facultés  naturelles,  une  manière  aussi  de lutter contre la misère et l’ignorance. Eh bien les néo-libéraux nous apprennent qu’éduquer ce n’est pas du tout former un citoyen.  Eduquer c’est faire un investissement, c’est valoriser un capital. Cela peut valoir  pour d’autres relations encore.  Par  exemple,  l’amitié  doit  être  construite  comme  un investissement rentable. Le couple, aussi, sera une petite entreprise. (40)

Le premier caractère de la vie est qu’elle est  orientée: la vie est animée par des tendances, des désirs, des tensions. Le capitalisme du marché tente de polariser les passions vitales autour  du seul désir de consommation. Deuxièmement, la vie est un  dynamisme: elle est activité, travail, dépense de force créatrice. Elle n’est pas répétition du Même ou simple reproduction, mais invention de formes. Le capitalisme industriel exploite à son profit cette force en la disciplinant, en la rendant systématiquement utile. Troisièmement, la vie est un processus d’épanouissement : elle  actualise des potentialités. Le capitalisme managérial nous impose de rationaliser et de  maximiser nos potentialités par  des  choix  efficaces,  des  investissements  judicieux  qui  transforment l’existence en un processus de capitalisation indéfinie de nos talents innés. Enfin, le vivant est perméable : il est traversé par des flux qu’il retient, transforme, rejette. Le capitalisme financier nous invite à nous constituer comme un pur point d’échange de flux d’images, d’informations, de marchandises, etc. (41)

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