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Gilbert Hottois “De l’anthropologie à l’anthropotechnique?”

December 4, 2014 Leave a comment

Hottois, Gilbert 2005. De l’anthropologie à l’anthropotechnique ? Tumultes 25(2) : 49-64.

Que comporte ou comportait la valorisation traditionnelle, directe ou indirecte, du langage ?
– Le langage n’est pas un outil comme les autres, utile seulement à la communication entre les humains et à leur organisation ;
– il est l’instrument de l’hominisation, du devenir humain : il institue l’humanité en général et chaque sujet individuel en particulier ;
– cette institution langagière de l’humain est constitutive de la raison et de la liberté, caractéristiques traditionnelles de l’homme ; c’est parce qu’il a la capacité de se représenter symboliquement des possibles avec leurs contextes, justifications et conséquences (représentation rationnelle) que l’homme peut délibérer et choisir entre ces possibles (liberté) ;
– intimement solidaire de ce qui fait l’être humain, le langage apparaît aussi comme le seul instrument légitime du progrès authentiquement humain tant au plan individuel que collectif. Vouloir substituer au langage un autre moyen d’évolution ne pourrait donc être qu’aliénant. (50)

Les techniques matérielles ne font pas partie de la culture au sens noble du terme qui identifie culture et ordre symbolique. Empiriques et mécaniques, les techniques n’aident pas à l’institution de l’homme en tant qu’être rationnel et libre. Elles s’appliquent au monde matériel, au milieu extérieur à l’homme. (51)

Ce qui s’oppose donc à l’idée d’anthropotechnique est la très ancienne idée « anthropo-logique » elle-même : c’est par le logos exclusivement (aujourd’hui : le langage) qu’anthropos se constitue et progresse. (51)

Signalons toutefois que des courants utilitaristes anglo-saxons soulignent l’importance de la sensibilité des êtres vivants, commune aux humains et aux nonhumains, plus que du langage, et voient dans l’accentuation de la différence anthropologique sous la forme du logos une expression du spécisme anthropocentrique, c’est-à-dire d’une sorte de chauvinisme étroit de l’humanité, qu’ils dénoncent pour des raisons éthiques et de philosophie générale. (51)

Un postulat anthropologique est que les techniques matérielles s’appliquent au milieu : c’est par rapport au monde que l’homme est légitimement homo faber. Par rapport à lui-même, il est légitimement seulement homo loquax. (52)

Parce qu’elle est médecine toujours tributaire de la philosophie traditionnelle, la médecine contemporaine ne peut pas en principe intervenir dans un sens autre que thérapeutique. Mais ses capacités opératoires et les demandes, individuelles et collectives, auxquelles elle ne cesse d’être confrontée, la tirent de plus en plus du côté de ce qu’on devrait appeler « biotechnologie appliquée à l’homme », c’est-à-dire « anthropotechnique ». (52-53)

Nous retrouvons ici le nœud déjà signalé : il est permis à l’homme d’être créateur symboliquement, libre inventeur d’images, de représentations (quoique cette liberté soit déjà pernicieuse, car elle peut être sacrilège). Il ne pourrait pas, en revanche, être libre créateur techno-physiquement, bouleverser l’ordre de la nature et, surtout, modifier sa propre nature, sans précipiter l’apocalypse. (53)

L’homme reste créature avant d’être créateur : sa transcendance doit demeurer symbolique ; elle ne peut se faire opératoire. N’étant pas Dieu, mais seulement à Son image, l’homme ne peut être créateur qu’au plan des images. (54)

Pourquoi ne pas considérer que le corps humain (y compris le génome et le cerveau) constitue, en réalité, le milieu physique le plus proche de l’homme ? Pourquoi faudrait-il respecter les limites, les servitudes, les contraintes, toutes contingentes, qu’il impose ? Pourquoi ontologiser la finitude physique et n’accorder à l’homme qu’une transcendance symbolique ? (55)

Répétons-le : le débat ne porte pas sur le caractère indispensable de limites, c’est-à-dire aussi de règles — structures, stabilités, repères. La viabilité de la nature et de la société repose sur leur existence. Leur absence est synonyme de chaos, c’est-à-dire d’anarchie au plan social et de folie au plan individuel. La question est : avons-nous besoin de la fiction de limites absolues, de structures ontologiques ? Ce type de fiction — la fiction de la Vérité — est-il compatible avec notre type de civilisation ? Le problème vient donc de la demande de limites immuables et universelles qui sont des impératifs — principalement des interdits — catégoriques, c’est-à-dire non conditionnels, non contextuels, non évolutifs, non révisibles. De telles limites ont pour fonction non seulement d’interdire certaines applications technoscientifiques, mais les recherches elles-mêmes qui permettraient de concrétiser certains possibles déclarés absolument mauvais. (57)

L’exemple spectaculaire le plus récent de ce type de limites est l’interdiction du clonage humain reproductif (CHR). L’éventualité du CHR est une parfaite illustration d’un bouleversement anthropologique radical à partir d’une possibilité d’anthropotechnique dans le domaine de la biotechnologie appliquée à l’homme. (57)

Sauf à adopter une position métaphysique spiritualiste traditionnelle ou d’adhérer à une sorte de principe anthropique qui place l’homme tel qu’il existe depuis quelques millénaires au sommet final de l’évolution cosmique ou encore à considérer que l’espèce humaine n’a pas d’avenir lointain et qu’elle est condamnée à être emportée dans quelque catastrophe cosmique ou technologico-historique majeure, il nous semble pertinent de concevoir l’invention du futur de l’humanité comme anthropotechnique autant qu’anthropologique, ou en un mot comme anthropotechnologique. Cette articulation n’est pas du tout inconcevable ni impraticable : le langage n’est pas étranger à la matérialité et à l’opérativité, et la matière étend, elle-même, son énigme de la physique quantique jusqu’au cerveau conscient. (64)

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