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Marc Augé “Où est passé l’avenir?”

October 2, 2014 Leave a comment

Augé, Marc 2011. Où est passé l’avenir ? Paris : Éditions du Seuil.

Introduction : Les paradoxes du temps
Le premier paradoxe du temps est inhérent à la conscience que prend l’individu d’exister dans un temps qui a précédé sa naissance et qui continuera après sa mort. Cette prise de conscience individuelle du fini et de l’infini vaut simultanément pour l’individu et pour la société. Car l’individu qui se transforme, qui grandit, puis vieillit avant de disparaître un jour, assiste entre-temps à la naissance et à la croissance des uns, au vieillissement et à la mort des autres. Il vieillit dans un monde qui change, ne serait-ce que parce que les individus qui le composent vieillissent aussi et voient des générations plus jeunes les remplacer progressivement. (9)

Le deuxième paradoxe du temps est presque l’inverse du premier : il tient à la difficulté, pour des hommes mortels, c’est-à-dire tributaires du temps et des idées de commencement et de fin, de penser le monde sans lui imaginer une naissance et lui assigner un terme. Les cosmogonies et les apocalypses, sous diverses modalités, sont une solution imaginaire à cette difficulté. (10)

Le troisième paradoxe du temps trait à son contenu ou, si l’on veut, à l’histoire. C’est le paradoxe de l’événement toujours attendu et toujours redouté. D’un côté, ce sont les événements qui rendent sensible le passage du temps et qui servent même à le dater, à l’ordonner dans une autre perspective que celle du simple recommencement des saisons. Mais, d’un autre côté, l’événement entraîne le risque d’une rupture, d’une coupure irréversible avec le passé, d’une intrusion irrémédiable de la nouveauté sous ses formes les plus périlleuses. (10)

Premier paradoxe : l’histoire, entendue comme source d’idées nouvelles pour la gestion des sociétés humaines, s’arrêterait au moment même où elle concerne explicitement l’humanité en entière. Deuxième paradoxe : nous douterions de notre capacité à influer sur notre destin commun au moment même où la science progresse à une vitesse sans cesse accélérée. Troisième paradoxe : la surabondance sans précédent de nos moyens nous interdirait la pensée des fins, comme si la timidité politique devait être la rançon de l’ambition scientifique et de l’arrogance technologique. (15)

I – Les cultures de l’immanence
Les sociétés polythéistes, qui ont été l’objet d’étude privilégié de la première ethnologie, sont étrangères à tout idée de transcendance et de salut individuel. L’individu humain y est conçu comme la réunion provisoire (le temps d’une vie) d’un certain nombre d’éléments que la mort libère : certains disparaissent, d’autres entrent dans de nouvelles combinaisons, les unes arbitraires, les autres déterminées par les règles de la filiation. (17)

La structure sociale, c’est l’ensemble du réseau des relations possibles et pensables entre les individus appartenant à cet ensemble. La plupart des événements, notamment biologiques (la maladie, la mort), sont interprétés comme le résultat de ce jeu de relations – relations qui sont à la fois des relations de force et des relations structurales, des relations de sens social. (18)

La première caractéristique des « culture de l’immanence », on l’a vu, c’est l’étroite solidarité qu’elles postulent entre corps individuel et corps social, identité et altérité, et par là même entre événement et structure. (21)

II – Changement d’échelle, état des questions et état des lieux
Depuis une ou deux décennies, le présent est devenu hégémonique. Aux yeux du commun des mortels, il n’est plus issu de la lente maturation du passé, ne laisse plus transparaître les linéaments de possibles futurs, mais s’impose un fait accompli, accablant, dont le surgissement soudain escamote le passé et sature l’imagination de l’avenir. (31)

Ce monde du présent est marqué par l’ambivalence de l’impensé et de l’impensable : impensé de la consommation, à l’image d’un présent indépassable caractérisé par la surabondance des objets qu’il nous propose ; impensable de la science, toujours au-delà des technologies qui en sont la retombée. (31-32)

Le monde de la science, quant à lui, est toujours dans le mouvement, aux frontières du connu et de l’inconnu qui déploient leurs orbes variables dans les espaces de l’infiniment petit. Au regard de sa finalité vraie, chaque jour plus explicite – structure de l’univers, origines et mécanismes de la vie –, les technologies qui se referment en boucle autour de la planète ne sont qu’une retombée rassurante et, en ce sens, aliénante. Mais l’indissociable couple science/technologie, pour sa part, ne nous promet que découvertes, déplacement d’horizons et renversements de perspectives. (32)

III – Globalisation, urbanisation, communication, instantanéité
Pour le Pentagone, nous dit Virilio, le global, c’est le système dont je viens de parler, mais considéré de son propre point de vue, du point de vue du système : c’est donc l’intérieur ; et, toujours de ce point de vue, le local devient l’extérieur. Dans le monde global, le globe s’oppose au local comme l’intérieur à l’extérieur. Lorsque Fukuyama évoque la « fin de l’histoire » pour souligner que l’association démocratie représentative/économie libérale est intellectuellement indépassable, il introduit du même coup une opposition entre système et histoire qui reproduit celle du global et du local. Dans le monde global, l’histoire, au sens d’une contestation du système, ne peut venir que de l’extérieur, du local. Le monde global suppose, au moins idéalement, l’effacement des frontières et des contestations au profit d’un réseau de communication instantanée. (41)

Le nouvel espace planétaire existe, mais il n’existe cependant pas d’espace public planétaire. L’espace public, c’est dans lequel se forme l’opinion public. (42)

Une opinion mondiale, ça ne veut pas dire nécessairement une opinion unanime, mais une opinion concernée par le monde entier. De la même manière, une culture mondiale n’est pas une culture homogène ou unique, mais une culture concernée par le monde. (44)

Il n’y a plus d’autre événement que médiatisé. L’expression « événement médiatique » est un pléonasme. […] L’effet pervers des médias, indépendamment de la qualité et des intentions de ceux qui lui dirigent, c’est qu’ils nous apprennent à reconnaître, c’est-à-dire à croire connaître, et non à connaître ou à apprendre. (46)

Autrement dit, les médias jouent aujourd’hui le rôle que jouaient traditionnellement les cosmologies, ces visions du monde qui sont en même temps des visions de la personne et qui créent une apparence de sens en liant étroitement les deux perspectives. Les cosmologies quadrillent l’espace et le temps en les « symbolisant », c’est-à-dire en leur imposant un ordre arbitraire qui s’impose aussi aux relations que les êtres humains entretiennent entre aux et avec le monde. (47)

IV – Contemporanéité et conscience historique
Quant à notre temps, le temps dans lequel nous avons le sentiment de vivre aujourd’hui, c’est un temps accéléré qui nous confronte à trois paradoxes qui vienne s’ajouter à ceux que nous avons cru déjà pouvoir repérer.
Le premier paradoxe, évoqué plus haut, est spatio-temporel. La mesure du temps et de l’espace change. La terre n’est plus q’un point infime par rapport auquel on mesure en années-lumière la distance aux étoiles, mais les changements sont tels, sur terre, que nous aurons besoin de périodes courtes, dorénavant, pour en prendre la mesure.
Le deuxième paradoxe, c’est l’apparition, aujourd’hui, d’un nouvel espace-temps qui semble consacrer la pérennité du présent, comme si l’accélération du temps empêchait d’en percevoir le mouvement. D’où une prégnance de l’espace dans le langage.
[…] La fin de l’histoire, ce n’est pas la fin de l’histoire événementielle, c’est l’affirmation d’un accord supposé général sur le caractère définitif de la formule qui associe économie de marché et démocratie représentative. Le thème de la fin des grands récits s’appliquait pour sa part à la disparition supposée des mythes d’origine particularistes (des cosmogonies propres à un groupe) […]
Le troisième paradoxe, qui prolonge le deuxième, c’est que la nouvelle idéologie du présent est celle d’un monde qui, si l’on faisait un instant abstraction des apparentes évidences diffusées par le système politique et technologique en place, nous apparaîtrait pour ce qu’il est : un monde en plein éruption historique. (56-58)

Les ruines cumulent trop d’histoire pour exprimer une histoire. Ce n’est pas l’histoire qu’elles nous donnent à voir. Ce que nous y percevons, c’est au contraire l’impossibilité d’imaginer complètement ce qu’elles représentaient pour ceux qui les regardaient lorsqu’elles n’étaient pas des ruines. Elle ne disent pas l’histoire, mais le temps, le temps pur. (59)

Ce que nous percevons devant le spectacle des ruines, c’est l’impossibilité d’appréhender l’histoire, une histoire concrète, datée et vécue. La perception esthétique du temps pur est perception d’une absence, d’un manque. (60)

Mais ce que est vrai du passé est peut-être aussi vrai du futur. Le temps pur est indifféremment passé (même s’il n’est pas l’histoire) ou futur (même s’il n’est pas étranger à la prospective ou à la planification). La perception du temps pur, c’est la perception présente d’un manque qui structure le présent en l’orientant vers le passé ou l’avenir. (60)

La pertinence de l’œuvre à son temps passe en effet par des critères éminemment anthropologiques : le rapport de soi à soi, le rapport de soi aux autres et le rapport des uns et des autres au temps qui leur est commun mais qu’ils vivent chacun pour leur part. Les genres littéraires peuvent être, plus aisément que les genres artistiques, situés et définis par rapport à ces trois critères et la forme littéraire n’est, me semble-t-il, que le résultat de leur mise en forme. (68)

La littérature, comme recherche ou découverte de soi et des autres, possède du seul fait de cette dimension une force critique et prospective qui dépasse son objet immédiat. (69)