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Gabriel Gohau “Le myth de l’éternel recommencement”

December 9, 2014 Leave a comment

Gohau, Gabriel 2003. Le mythe de l’éternel recommencement. Études sur la mort 124(2) : 121-130.

Si l’on croit l’historien des religions Mircéa Eliade, qui a écrit un petit ouvrage très éclairant sur Le Mythe de l’éternel retour, celui-ci est en fait une caractéristique des sociétés archaïques, qui affichent par ce canal leur volonté « de refuser le temps concret, leur hostilité à toute tentative d’ « histoire » autonome ». (122)

Dans ces civilisations, tout comportement est la répétition d’un geste antérieur, un archétype, répondant à une réalité transcendante. Toute création répète la Création du monde. Toute construction humaine a son modèle céleste. […] Du coup tout est sacré : le profane est par nature inessentiel. Les événements sont rapportés à des catégories. (122)

Le temps et l’histoire sont annulés par cette référence. L’individualité, source de spontanéité, qui mène à « l’authenticité et l’irréversibilité » de l’histoire, est rejetée. Pour se défendre contre les germes d’évolution, la société primitive doit régénérer périodiquement le temps. (122)

Déjà le Dieu des Juifs, par ses interventions personnelles, rompt avec la vision archétypique ancienne. La vie de Moise est un événement unique, irréversible, et la venue attendue du messie est destinée au salut du monde, et donc à l’arrêt de l’histoire. Il y a régénération, mais une seule fois. Les chrétiens, selon Eliade, vont plus loin : « le Christ n’est mort pour nos péchés qu’une fois, une fois pour toutes ; ce n’est pas un événement réitérable […] Le déroulement de l’histoire est ainsi commandé par un fait unique, radicalement singulier ». (123)

Il y a bien sur, près de nous Nietzsche, qui puise sa philosophie dans l’œuvre de Zarathoustra (Zoroastre). Convaincu que l’univers est infini, alors que les combinaisons énergétiques sont en nombre fini, puisque le total des forces est constant, le philosophe allemand ne peut douter du retour des mêmes combinaisons. En rupture avec la religion judéo-chrétienne, il utilise le cycle pour refuser toute finalité providentielle : le retour introduit une « innocence du devenir ». Son traducteur, G.A. Goldschmidt, caractérise sa pensée comme une « insurrection contre l’histoire », visant à son « annulation et abolition ». (124)

Tout le développement sur les analyses de Mircéa Eliade montre que la croyance au retour éternel est une façon de nier les effets de l’histoire. En ce sens elle est caractéristique de la pensée archaïque. La modernité ne peut donc naître que par rupture avec elle. Ce qui ne signifie nullement que les idées traditionnelles ne persistent pas dans nos pensées les plus contemporaines. On pourrait dire, par comparaison avec l’opposition bachelardienne entre la pensée commune et la pensée scientifique, que le temps historique ne peut s’établir que par une lutte constante contre les paresses de l’esprit qui nous ramènent au temps cyclique. (127)

Les physiciens ont compris que la sensibilité aux conditions initiales, dont les situations météorologiques forment le modèle, exclut qu’on puisse connaître l’avenir et reconstituer le passé par la simple connaissance du présent comme le croyait Laplace au début du XIXe siècle. C’est en ce sens que l’histoire, celle de la Terre, comme celle de la Vie, ou celle de l’Univers, et a fortiori celle de l’Humanité, échappent, tout à la fois, au retour cyclique et à ce qu’on peut nommer fatalisme ou nécessitarisme. La biosphère est imprévisible disait un illustre biologiste (Monod, 1970). « Le temps peut-il être enclos dans le mouvement nécessaire d’une liaison logique ? » s’interrogeait le philosophe-mathématicien marxiste Pierre Raymond dans un ouvrage au joli titre brechtien : « La résistible fatalité de l’histoire ». (128)