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Philippe Descola “Diversité biologique et diversité culturelle”

November 17, 2014 Leave a comment

Descola, Philippe 1999. Diversité biologique et diversité culturelle. Aménagement et nature 135: 25-37. http://hdl.handle.net/2042/49113.

Car il ne faut pas se cacher que l’ idée même de protection de la nature est propre à l’Occident moderne en ce qu’elle suppose une dualité clairement établie entre deux domaines ontologiques clairement distingués, les humains d’une part, les non-humains d’autre part, les premiers étant investis de la mission d’assurer la survie des seconds . Autrement dit, une telle conception implique la croyance dans l’ existence d’une nature séparée des activités sociales , peuplée d’ entités soumises à des lois universelles, dont les humains se rendent comme «maîtres et possesseurs », pour reprendre la fameuse expression de Descartes, afin d’en exploiter les ressources et, depuis peu, d’en assurer la préservation. (26)

Protéger les environnements et les espèces menacées en imposant aux humains des devoirs à leur égard – ou en octroyant des droits aux non-humains, comme le souhaitent les avocats de la deep ecology -ne fait qu’ étendre à une nouvelle classe d’êtres les principes juridiques régissant les personnes, sans remettre fondamentalement en cause la séparation moderne entre nature et société. La société est source du droit, les hommes l’ administrent, et c’est parce que les violences à l’ égard des humains sont condamnées que les violences à l’ égard de la nature deviennent condamnables . Rien de tel pour nombre de sociétés prémodernes qui, considérant les plantes et les animaux non pas comme des sujets de droit en tutelle, mais comme des personnes morales et sociales pleinement autonomes, ne se sentent pas plus tenues d’ étendre sur eux leur protection qu’elles ne jugent nécessaire de veiller aux bien-être de distants voisins. (35)

L’idée de protection de l’ environnement porte pourtant en elle, sans doute de façon non intentionnelle, les ferments d’une dissolution du dualisme qui a si longtemps marqué notre vision du monde. Car la survie d’un ensemble sans cesse croissant de non humains, désormais mieux protégés des dommages causés par l’action humaine, devient de plus en plus subordonnée à cette même action humaine, c’est-à­dire aux dispositif s de protection et de prévention élaborés dans le cadre de conventions nationales et international es. Autrement dit, le dualisme de la nature et de la société n’ est plus étanche en ce que les conditions d’existence du panda, de la baleine bleue, de la couche d’ ozone ou de l’Antarctique ne seront bientôt guère plus ‘naturelles’ que ne sont à présent naturelles les conditions d’ existence des espèces sauvages dans les zoo ou des gènes dans les banques de données génétiques . La manière paternaliste dont nous envisageons la protection de la nature s’en trouvera probablement modifiée d’autant, et avec elle l’ idée que le gouvernement des hommes et le gouvernement des choses relèvent de sphères séparées. (36)

[…] Davi, par exemple, un chaman yanomami, lorsqu’il déclare : « nous, nous n’utilisons pas la parole ‘environnement’ . On dit seulement que l’on veut protéger la forêt entière. ‘Environnement’, c’est la parole d’autres gens, c’est une parole de Blancs. Ce que vous nommez ‘environnement’, c’est ce qui reste de ce que vous avez détruit». Une remarque d’une terrible lucidité, qui met à nu la bonne et la mauvaise conscience de l’Occident dans son rapport à une nature-objet constamment partagé entre un discours ‘conservationniste’ et un discours productiviste. (37)