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Philippe Huneman “L’individualité biologique et la mort”

September 8, 2014 Leave a comment

Huneman, Philippe 2009. L’individualité biologique et la mort. Philosophie, (102)2 : 63-90.

Par rapport à ces philosophies de la mort, la biologie néo-darwinienne aura le mérite de déplacer profondément la question. De la même manière qu’au début du siècle Freud prenait l’amour entre les sexes pour un phénomène à expliquer, à retracer dans sa genèse, et non plus selon l’évidence d’une donnée naturelle, ici la biologie cesse de considérer la mort comme une donnée, comme un fait naturel tout aussi irréductible que le fait de la vie ; elle n’interroge pas non plus son sens pour l’homme, mais tente de penser provenance, de comprendre la genèse de son apparition. (64-65)

Une métaphysique providentialiste de la mort se greffait aisément sur l’évolutionnisme darwinien, et s’accommodait mieux encore d’une valorisation de la reproduction sexuée comme facteur de diversité, donc de variation, donc d’occasions d’amélioration données à la sélection. Ainsi, dans le cadre darwinien, pouvait-on reconduire l’ancien lien entre mort et individualité : les individualités vivantes doivent mourir – sous-entendu : cela est justifié – parce qu’elles contribuent au bien futur de l’espèce ou des espèces descendantes. En particulier, seule la mort donne à la diversité génétique induite par la reproduction sexuée la possibilité de se déployer. (65)

Lorsque, dans les années 1920, Alexis Carrel affirme l’immortalité de cellules se reproduisant régulièrement, sans qu’on sache s’il s’agit d’erreur expérimentale ou de fraude, cet énoncé est dans tous les cas profondément cohérent avec une telle vision. Car des cellules se reproduisant à l’identique, donc des cellules sans individualité, ne sauraient mourir, elles se doivent d’être immortelles. Carrel reprenait à l’envers l’enseignement hégélien, selon lequel l’individualité doit mourir. (67-68)

[…] G.C. Williams a traité cette question générale dans Adaptation and natural selection (1966), ouvrage fondamental qui montre que la sélection agit toujours au niveau du gène ou de l’individu, et qu’il est faux qu’elle soit logiquement au service du bien de l’espèce ou du groupe. Pour Williams, la théorie de la mort montre encore une fois, comme la théorie évolutionniste du sexe, que la biologie évolutionniste peut rendre compte de prestations apparemment contraires à l’intérêt des individus, sans toutefois recourir à une hypothétique sélection qui viserait le bien de l’espèce. Dans ce travail, le lien parfois fréquent encore chez des darwiniens entre mort et bien de l’espèce, donc finalement le schème providentialiste de la mort, est prouvé incompatible avec le sélectionnisme darwinien bien compris. (72)

Qu’est-ce que la mortalité essentielle du vivant, alors, sinon une prestation sélectionnée, et dont la sélection est commandée par la probabilité croissante de la mort accidentelle à mesure qu’on avance dans le temps. La reproduction – la période de fertilité – et avant tout la mort « accidentelle » possible commandent l’apparition de la mort « interne », essentielle, si on se place du point de vue phylogénétique. Pour le dire encore une fois avec Medawar : « la ‘force de mortalité’ a été forgée par un opérateur physique qui a pour dimensions temps et hasard ». La mort interne découle de l’autre, elle n’a aucune autonomie, elle est presque « plus » accidentelle que la mort accidentelle, et les différents types de mortalité selon les espèces apparaissent comme différentes stratégies de l’espèce face à cette mort accidentelle externe possible. (73)

La biologie cellulaire récente, découvrant le suicide cellulaire, offre un écho inattendu à cet aphorisme [la vie, c’est la mort] ; à plusieurs niveaux, la vie d’un organisme se fait par la mort de ses cellules. Mais à la différence de la physiologie bernardienne, cette « mort cellulaire » relève moins d’une activité chimique pure, que des interactions entre la cellule et son environnement d’une part, et de déterminations génétiques de l’autre. Celles-ci interviennent fondamentalement dans l’un des aspects les plus spectaculaires du suicide cellulaire, l’embryogenèse pendant laquelle certaines cellules disparaissent. Mais plu généralement, les signaux qui induisent le suicide cellulaire renvoient à la totalité de l’organisme, lequel prescrit en quelque sorte, selon son état fonctionnel et/ou développemental, quelles cellules doivent se tuer. La mort des parties est donc suspendue à la vie du tout, elle la détermine, mais en même temps se trouve commandée par celle-ci. Cette relation complexe présuppose toutefois qu’ait été reconduite au niveau de la cellule la différence entre mort externe et mort interne dont nous avions vu que la biologie évolutionniste la neutralisait. Car pour parler de suicide cellulaire il faut distinguer « l’apoptose », où la cellule se tue en quelque sorte elle-même en activant des gènes qui la détruisent, de la mort externe, ou nécrose, survenant en raison de modifications du milieu. (75)

À ce niveau cellulaire se joue une dialectique de l’individu et du groupe qu’on ne saurait négliger, car elle rend compte de la possibilité d’articuler cette mort cellulaire sur l’existence individuelle du tout organique. Lorsqu’une cellule reçoit un signal de suicide ou d’inhibition de suicide c’est en effet par rapport à son environnement, en lequel a lieu une cascade d’événements biochimiques conduisant à un tel signal. Sa mort n’est compréhensible que par rapport à la survie d’une communauté cellulaire. Une économie de la mort cellulaire s’avère donc la condition de l’individu vivant. Par elle, donc par un processus que seules les catégories corrélatives d’individu et de groupe permettent de penser, la vie de l’individu devient compréhensible dans son rapport avec la mort de ses parties. Si l’explication de la vie de l’organisme individuel renvoie à la mort cellulaire comme fait, celle-ci, comme phénomène à interroger à son tour, implique une économie, donc renvoie à la catégorie d’individu et à son opposé, le « groupe ». (77)

[…] la mort cellulaire est convoquée pour tracer les frontières du Soi immunologique. Une cellule du Soi est une cellule qui, confrontée à un lymphocyte, ne déclenchera pas un signal d’attaque. En d’autres termes, le système immunitaire comporte en soi comme une image réfléchie de l’individualité, et cette image s’éprouve par des réactions intermoléculaires qui font intervenir la mort cellulaire. Seul ce test de mort définit l’individualité, le définit en quelque sorte épistémologiquement à deux niveaux : au niveau de ce qu’on pourrait appeler métaphoriquement la connaissance qu’a de soi le système immunitaire, et au niveau de la connaissance que nous prenons nous-mêmes du fonctionnement immunologique de l’organisme. Le test de mort est en effet ce par quoi le Soi se donne à connaître ; ainsi le phénomène du rejet de greffe est ce par quoi non seulement l’immunité biologique s’est donnée à connaître comme immunologiquement définie (signature HLA), mais surtout, la clôture de l’individualité se manifeste dans la mort cellulaire qu’elle provoque. (80)

Longtemps prix de l’individualité, la mort est devenue, depuis une cinquantaine d’années, par les développements conjoints de l’immunologie et de la biologie cellulaire, épistémologiquement corrélative de procédures d’individuation. (81)

L’individu biologique apparaît ainsi comme réfléchi en lui-même deux fois : d’abord dans l’ADN présent en chaque cellule, ensuite dans le Soi immunologique dont le système immunitaire porte l’image ; il y a comme une individuation réciproque – en miroir – des entités infra-organiques et de l’organisme lui-même. Si l’individuation est à penser comme mémoire, au sens de production et préservation renouvelée de l’identité à partir du niveau cellulaire, alors le temps de l’organisme est un double processus de sédimentation de cette mémoire en chaque couche individuelle, et d’altération de cette identification à Soi incessante, altération dont la survenue cumulative représente l’irréversibilité même du temps. (88)

Philippe Huneman “Bichat. La vie et la mort”

September 3, 2014 Leave a comment

Huneman, Philippe 1998. Bichat. La vie et la mort. Paris : Presses Universitaires de France.

La situation du savoir sur le vivant à la fin du XVIIIe siècle
a) physiologie et mécanisme
Depuis Descartes et Harvey, les avancées dans la connaissance du vivant s’étaient placées sous le signe du mécanisme. La découverte de la circulation du sang a inauguré la grande métaphore du système circulatoire comme machinerie de pompes et de tuyaux. Le dualisme cartésien a légitimé philosophiquement une telle métaphore, en assimilant le fonctionnement du corps des animaux à une machine. […] L’absence de tout principe vital autre que « lois mécaniques » est la position fondamentale du mécanisme. (11)

C’est un tel animisme, dans lequel la nature est vivante, que le mécanisme a définitivement éradiqué. Mais ainsi, il a de commun avec son ennemi que ni l’un ni l’autre ne font de différence décisive entre le vivant et le non-vivant : la nature est uniformément animée d’un côté, pure étendue de l’autre. (12-13)

L’animisme classique pensait le naturel sur le mode du vivant : tout était vie, enfouie, latente ou manifeste ; l’animisme stahlien pense le vivant par opposition à cette nature dont traite la physique. Mais pour Stahl [1660-1734] l’âme reste encore d’ordre spirituel, elle est une sorte de raison qui gouverne l’animal et lui permet d’éviter les dangers, de rechercher ce qui lui convient, sans toutefois en avoir conscience. (13)

Dans le mécanisme cartésien, puissance et finalité sont tout entières en Dieu : le vivant ne tend à rien, il ne fait que développer ce qui a été mis en lui par Dieu. Au contraire, Stahl met la finalité à l’intérieur du vivant, sous forme d’âme. (13-14)

La seconde moitié du XVIIIe siècle va voir s’imposer à elle l’ « organisme » comme forme nécessaire pour penser la vie. Ainsi, Lamarck : la vie est faite de facultés qui « résultent essentiellement d’actes de l’organisation » (Philosophie zoologique, 1809, I, 369) ; et Cuvier : « La vie en général suppose donc l’organisation en général et la vie propre de chaque être suppose l’organisation de cet être » (Le règne animal distribué d’après son organisation, 1819, p. 16). (14)

Par des voies différentes, Spinoza et Leibniz ont réintroduit, contre Descartes, une espèce d’autonomie des corps naturels dans l’ontologie. Selon Spinoza, « l’essence actuelle » d’un corps quelconque est son conatus, c’est-à-dire son effort pour persévérer dans son être (Éthique, III, 17). Autrement dit, loin d’être la pure étendue inerte, l’essence du corps naturel enveloppe la raison même de son mouvement, lequel ne lui est plus insufflé extérieurement par Dieu. (15)

Leibniz en effet édifiera une dynamique dans laquelle l’essence d’une substance matérielle est précisément sa force, qui tend à s’exprimer au-dehors si aucun obstacle ne l’en empêche. Leibniz est, avant Stahl, le premier utilisateur du terme d’organisme pour designer les êtres vivants. L’organisme est pour lui une machine infiniment organisée. Et dans la mesure où toute substance – « monade », dans ses derniers écrits – se définit par sa perception du monde et par son appétition, l’organisme est appétition donc désir : il tend vers une fin. (16)

Leibniz s’oppose toutefois à Stahl en ceci qu’il n’y a pour lui qu’une différence de degré entre êtres vivants et êtres artificiels : machine infinie d’un côté, machine finie de l’autre, de sorte que la nature est essentiellement une. Au contraire, pour Stahl les êtres vivants, dotés d’une âme inconsciente mais rationnelle qui les gouverne en vue de leur conservation, s’opposent essentiellement aux êtres inanimés, dont les lois tendent à la corruption des premiers. (16)

L’ascendance newtonienne est un leitmotiv pour la physiologie du XVIIIe siècle, et même plus généralement pour l’histoire naturelle. Buffon, traducteur en français du Calcul des fluxions de Newton, esquisse dans l’Histoire naturelle le projet d’une « physique » des phénomènes vivants. (17)

b) le vitalisme
Nous avons donc ici [chez Haller] la première forme de physiologie expérimentale : parallèle à l’anatomie, la physiologie cherche dans l’expérimentation à préciser les caractéristiques de chacun des membres du corps quant à ses propriétés vitales, afin de déterminer comment ils exécutent les fonctions que l’anatomie aura permis de supposer en eux. (18)

Le vitalisme consiste donc à penser une autonomie radicale du vivant, définie par la présence en lui d’une propriété irréductible : la sensibilité. Plus besoin d’âme, car le corps vivant se gouverne seul, en tant qu’agencement d’êtres sensibles élémentaires – les organes – montés les uns sur les autres harmonieusement. […] Et le vivant, en tant que sensibilité et spontanéité, déroge aux lois physiques qui définissent, l’ordre des corps inanimés ; les propriétés vitales sont alors essentiellement plastiques, variables, à la différence des propriétés physiques, toujours constantes et régulières. (19 – de Bordeu)

L’ancienne médecine était nosologique, c’est-à-dire qu’elle considérait les maladies comme des entités distinctes, dotées de signes caractéristiques – les symptômes – à l’instar des espèces animales, et qu’il fallait classer. La médecine clinique consiste à considérer le malade individuellement et à saisir à partir de ses symptômes le mal qui l’habite, afin de cerner l’histoire de la maladie chez ce patient. Elle n’accorde plus d’être à la maladie, car celle-ci devient un ensemble d’affections internes au corps du patient, qu’il s’agit de diagnostiquer à partir de l’ensemble des symptômes. (23)

c) le problème de Bichat
Ainsi, chez Haller la physiologie expérimente mais les parties des animaux sont son objet, et l’anatomie aura à l’avance permis déduire leur fonction ; chez les vitalistes, la physiologie est d’observation et vise la totalité de l’organisme. En 1856, Claude Bernard pourra proposer une physiologie expérimentale à la fois déliée de l’anatomie, pénétrant à l’intérieur des corps par ses expérimentations, et établissant les régularités fonctionnelles qui commandent un organisme vivant dans sa totalité. Entre les deux, nous trouvons Bichat et Magendie. […] Quel changement du statut de l’expérience dans la production de la vérité scientifique a-t-il pu permettre cette constitution de la totalité organique en objet de savoir expérimental, alors qu’auparavant la totalité renvoyait à l’observation, et l’expérimentation aux parties ? (23)

Si la physique mécaniste, ou même newtonienne, est insuffisante à rendre compte de la vie puisqu’elle ne fait pas la différence entre vivant et non-vivant, le vitalisme, lui, est incapable d’édifier une science de la vie. En effet, en définissant la vie par opposition à la nature matérielle, objet de la physique, il la définit en l’opposant au domaine de l’être qui est régi par des lois […] (24)

Finalement ce qui est scientifiquement connu, est, comme tel, non vivant – ainsi, les corps morts de l’anatomiste –, mais le vivant n’est pas connu scientifiquement […] (24)

Les thèses de Bichat et leur généalogie
D’abord, la définition de la vie proposée par Bichat prolonge l’animisme de Stahl, qui écrivait déjà : « On doit entendre par ce mot Vie : la conservation même d’un corps éminemment corruptible, la Faculté ou force par laquelle ce corps est mis à l’abri de l’acte corrupteur. » (28)

Soumis à l’action perpétuellement dégradante des forces physiques, le corps vivant doit avoir un « principe permanent de réaction » (R, I, art. 1, par. 1). Ainsi la vie se caractérise par un principe de résistance aux forces physiques qui, elles, tendent à la détruire. Rejoignant Stahl, Bichat défend une position que partagera en particulier Cuvier lorsqu’au début de l’Anatomie comparée il personnifie la vie par une jeune fille en bonne santé, dont l’étonnant est qu’elle se conserve contre toutes les agressions du dehors, alors que dès qu’elle vient à mourir celles-ci l’emportent immédiatement. (28)

Même s’il arrive à des résultats assez proches de ceux de Louis ou de Cuvier, sa manière de les établir s’en distingue : si les autres fondent la division sur l’importance des organes qui les exécutent […], le principe que suit Bichat est plus authentiquement physiologique, car il distingue les fonctions elles-mêmes – et non les organes – selon le type de rapport qu’elles établissent : d’un côté les fonctions de rapport à soi, de l’autre celles de rapport au monde […] (31)

Par conséquent il y a une vie « au-dedans de soi », que vit le végétal : ce sera la vie organique ; et il y a une « vie extérieure » qui caractérise l’animal : « Il rapporte tout à son existence, il existe hors de lui, il est l’habitant du monde » et ce sera la vie animale. (31)

[…] dans la science postaristotélicienne et galénique, la vie était dans une âme-principe de vie dont il fallait trouver le siège ; puis les vitalistes l’ont dispersée dans les organes ; Bichat l’a placée dans les tissus, dont chacun possède une spécificité propre à étudier ; et enfin, Schwann, Schleiden et Virchow l’ont ramenée dans la cellule, élément ultime et originaire de tout vivant. (32)

Mais c’est à Newton que se réfère classiquement Bichat au paragraphe 2 de l’Anatomie générale. La physique et la physiologie sont des sciences de phénomènes, tandis que l’anatomie, la zoologie sont des sciences des formes, à l’instar de la minéralogie. Il est clair que le domaine d’une science du vivant n’a pas encore accédé au statut d’objet d’une science des phénomènes : histoire naturelle et anatomie, qui sont les deux disciplines constituées à fournir un savoir sur le vivant, ne permettent pas de comprendre le phénomène du vivant mais en classifient les formes. (36)

Le vitalisme de Bichat est donc loin de l’animisme et même du vitalisme classique invoquant un principe vital (par exemple Barthez), puisqu’il signifie seulement l’irréductibilité de cet arrangement à une genèse par lois physiques ordinaires. (37)

Quelles sont ces propriétés du vivant ? « Sensibilité et contractilité, voilà les propriétés vitales » (AG, préface, p. 36). La division physiologique des fonctions permet alors de distinguer méthodiquement les propriétés : il y a une sensibilité animale (qui rapporte au cerveau par les nerfs) et une sensibilité organique (qui reste localisée dans l’organe de sorte que l’âme n’en a pas conscience) ; de même il y a une contractilité animale (qui siège dans les muscles volontaires) et une contractilité organique (qui « a son principe dans l’organe qui se meut »). (37-38)

L’originalité de Bichat, on le voit, n’est pas tant dans lest termes que, physiologiquement, dans l’énoncé d’un nouveau principe de distinction (vie animale, vie organique) qui, s’il recoupe souvent en pratique la division perceptible/imperceptible, renvoie à autre chose (à une différence physiologique), et anatomiquement dans la localisation de ces propriétés au niveau des tissus. (39)

Bichat, plus encore que Bordeu, a décentralisé le vivant : la vie, comme propriété et force vitale, appartient à chaque tissu : il s’agit d’ « établir des caractères distinctifs pour les divers tissus, montrer que chacun a son organisation particulière comme il a sa vie propre, prouver que (cette) division (des tissus) repose non sur des abstractions mais des différences de structure intime » (AG, p. 14). […] En effet, en passant du niveau des organes à celui des tissus on a définitivement éliminé la conception selon laquelle un animal serait fait d’animaux élémentaires, conception menant à des apories insurmontables et interdisant la compréhension de ce qu’est un organisme. (40)

Analyse des « Recherches physiologiques sur la vie et la mort »
La vie animale a le cerveau pour centre, puisque tous les nerfs sensitifs – opérant la relation à l’extérieur – aboutissent au cerveau. Or, à l’inverse du système nerveux de la vie animale, celui de la vie organique n’est pas centré car il est généré par une chaîne ganglionnaire. Pour chaque organe, les nerfs de la vie organique sont en effet commandés par le ganglion le plus proche. On retrouve la décentralisation que l’anatomie générale de Bichat faisait subir au vitalisme, en niant qu’il y ait un principe vital centralisé dans un organe (le cerveau, le foie, la rate …), puisqu’il montre ici sur l’organisme que la vie organique – condition de toute vie – ne saurait avoir de centre. (49)

Mais vie animale et vie organique se distinguent aussi en ce que la première est soumise à l’effet de l’habitude. […] A nos yeux, l’habitude est un thème de psychologie ; mais la physiologie de Bichat couvre un domaine plus large que ce que nous attribuerions aujourd’hui à la seule physiologie car, en traitant de la « vie animale », elle s’intéresse à la perception, à l’entendement, aux passions, bref à tout ce par quoi l’homme se rapporte au monde. (49-50)

Épargnée par l’habitude, la vie organique est d’emblée pour Bichat ce qu’elle a à être ; en revanche, la vie animale doit se développer. (52)

Le motif de la comparaison acquiert ici une place majeure ; déjà, les « sentiments » étaient relatifs et exigeaient comparaison. Mais la sensation externe elle-même – de goût, de couleur, etc. –, origine du sentiment, est à son tour relative, et implique une comparaison. « Toute sensation suppose une comparaison entre l’état actuel et l’état passé. » (52)

La manifestation principale de la vie en société consiste la division du travail, traduite pour l’individu par l’obligation d’exercer un ou plusieurs organes aux dépens des autres. « La société exerce sur cette espèce d’éducation des organes de la vie animale, une influence remarquable ; elle agrandit la sphère d’action des uns, rétrécit celle des autres, modifie celle de tous. » […] « Il est donc manifeste que la société intervertit en partie l’ordre naturel de l’éducation de la vie animale », écrit Bichat au plus près de l’inspiration rousseauiste. (54)

[…] la passion, qui a son siège dans un organe quelconque de la vie organique, détermine, par le biais de la sympathie qui relie les organes entre eux, l’affection de certains organes de la vie animale, et s’exprimera ainsi vers l’extérieur par les expressions du visage, les larmes, le rire, les gesticulations, la mine triste ou défaite… « Ce qui arrive dans les passions est semblable à ce que nous observons dans les maladies des organes internes, qui font naître sympathiquement des spasmes, une faiblesse, ou même la paralysie des muscles locomoteurs » (p. 66). Une fois la passion existant, avec son siège dans un organe de la vie organique, elle va produire des effets dans la vie animale de la même manière que n’importe quelle affection de la organique. (57)

Là où Cabanis parlait de continuité du physique et du moral pour désigner l’unité de l’homme et en faire l’objet d’une unique science philosophico-médicale, Bichat voit dans l’influence de la vie organique sur la vie animale la clé des phénomènes d’entrelacement du physique et du moral caractéristiques de l’existence humaine. (58)

Pour l’anthropologie de Bichat, Cabanis, etc., dans la mesure où elle unit précisément le physiologique et le psychologique, la notion de « tempérament », à mi-chemin du physique (puisque involontaire car congénital) et du moral (puisque transparaissant dans les actes et les pensées) sera capitale. La physiologie des auteurs de l’époque distingue en général les tempéraments bilieux, flegmatique, colérique, sanguin … Le « tempérament » renvoie pour Bichat à la manifestation de la vie organique et à ses effets sur la vie animale. (60)

[…] le tempérament est constitué par les caractéristiques initiales et immuables de la vie organique de l’individu (caractéristique par conséquent profondément enfouies dans la matérialité du corps). (60)

Mourir était instantané, et la mort était l’état du corps sans âme. Mais la fin de l’animisme permit aux médecins de concevoir les choses autrement. Dans la pensée scientifique émergea alors un tradition de recherche pour laquelle la mort est un travail intérieur au vivant : usure de ses organes solides par frottements, obstruction des fluides par solidification et épaississement des vaisseaux – thèmes avancés par Haller. (63)

La mort est ici un processus et non un état ; elle commence quasiment avec la vie, vient donc du dedans, et la mort proprement dite n’est que le résultat de ce travail. Comme l’écrit Buffon, « nous commençons de vivre par degrés et nous finissons de mourir comme nous commençons de vivre » (L’histoire naturelle). (64)

Dans les Recherches, la mort est l’enchaînement des décès partiels de plusieurs organes, principalement le cœur, le cerveau et le poumon, puisque « toute mort subite commence par l’interruption de la circulation, de la respiration et de l’action du cerveau » (p. 167) ; le programme de la seconde partie des Recherches consiste donc à comprendre comment la mort de chacun d’eux entraîne (« influence », dans la langue de Bichat) celle des autres, et finalement l’arrêt de la vie. […] Bichat se place donc dans l’espace de la mort apparente, et son projet tranche avec la conception continuiste de la mort selon Haller, Maupertuis ou Buffon, comme l’indique déjà le parti pris initial de considérer la mort violente. La mort n’est plus l’effet du travail vital, mais un nouveau processus. (68-69)

L’investigation expérimentale de la mort montre – en les annulant – les conditionnements interorganiques qui constituent la vie. On voit par exemple que, si le poumon combine des phénomènes chimiques (combustion, etc.), et mécaniques (contraction des muscles intercostaux, etc.), il y a une division correspondante entre le sang veineux et le sang artériel. (69)

L’investigation expérimentale du processus de la mort transforme en enchaînements chronologiques (ex. la fin des phénomènes mécaniques du poumon entraîne celle des phénomènes chimiques, art. 5) les enchaînements logiques qui constituent le vivant (les phénomènes mécaniques du poumon conditionnent les chimiques). La mort étale dans le temps et présente dans l’espace la connexion logique invariable des phénomènes qui fait l’organisme, et qui ne se « voit » pas dans la vie à cause de la simultanéité et de la profondeur du fonctionnement des organes. (72-73)

C’est donc dans la seconde partie des Recherches que Bichat surmonte les difficultés du vitalisme pour instaurer une science spécifique du vivant – qui sera la physiologie expérimentale – en lui offrant un objet vital spécifique : les enchaînements. La mort seule donne prise sur ces « enchaînements » que l’Anatomie générale voulait toujours « avoir en vue » (p. 116). (73)

Les phénomènes vitaux sont circulaires, donc fermés sur eux. Bichat saisit ici une singularité fondamentale du vivant, que la biologie ultérieure développera avec les notions de régulation, de boucles de feed-back, de cycles (cycle de Krebs, cycle de l’ATP, etc.) : les êtres vivants fonctionnent circulairement, à la différence de la nature matérielle que l’on pense comme un processus linéaire sans début ni fin. Cette circularité du vivant correspond à son organicité même : les parties sont à la fois cause et effet du tout. (76)

En tant que circulaire et fermé sur soi, un organisme possède alors une individualité, selon laquelle il s’oppose et se rapporte à son milieu. Cela signifie que son étude ne peut se faire continûment à partir de l’étude du milieu – ou encore, que la physiologie ne se dérive pas continûment de la physique. En quelque sorte, comprendre la mort permet à Bichat d’entrer dans cette circularité du vivant que la première partie des Recherches observait. (76)

Leur [Recherches] seconde partie met en effet en place des modèles de mort, des espèces de petits récits d’enchaînements au sein desquels la mort arrive à l’individu. De la même façon, dans la première partie le concept de tempérament – concept propre à toute la physiologie anthropologique du XVIIIe – permet d’exposer la diffraction de la vie humaine dans la multiplicité des individus. Vie et mort sont donc toujours singulières, mais peuvent être connues parce qu’elles rentrent dans des types : tempérament, récit de mort. Une sorte de typologie physiologique réélabore ainsi la médecine comme savoir de la singularité. (84)

Par la mort, le vivant donne lieu à une connaissance sans sortir du cadre vitaliste, et ainsi naît la physiologie expérimentale. La mort s’ancre donc dans la vie, elle est ce prolongement du vivant par où le savoir accède à lui. (89)

Mais précisément parce que la vie est résistance à la mort, elle lui est en quelque sorte subordonnée et finalement est condamnée à mourir, puisqu’elle a la mort pour condition. Poussée à l’extrême de ses implications, la définition vitaliste inscrit la mort dans l’essence même de la vie. C’est pourquoi l’expression vitaliste d’une différence irréductible entre corps bruts et corps vivants revient à l’affirmation que le propre du vivant est de mourir, et ainsi de pouvoir déroger à la vie par la maladie. (89-90)

Vie et mort dans la physiologie expérimentale après Bichat
S’il s’en était tenu là, Claude Bernard aurait remplacé le vitalisme par un mécanisme classique : « La vie, telle que doivent la considérer la physiologue et le médecin, n’est en effet qu’un mécanisme » (PME, p. 12). Mais il doit tout de même rendre compte de la spontanéité apparente et de l’autoconservation des phénomènes vitaux, et pour cela il élabore à partir de 1851 le concept de milieu intérieur, qui fournit comme un cadre général à ses travaux spécialisés. Il entend par ce concept l’intermédiaire entre les organes et le milieu externe, qui permet à ceux-là de ne pas être directement affecté par celui-ci, en maintenant constantes à l’intérieur de l’organisme, par des moyens qui ne dérogent pas aux lois ordinaires, les conditions d’eau, de pression, de température, nécessaires à la vie – conditions qui sont celles que la physiologie de l’époque reconnaît classiquement comme indispensables à la vie. (100-101)

Le milieu intérieur est constitué et se manifeste selon les mêmes lois physico-chimiques que tous les corps bruts, mais son intervention produit l’apparence que l’organisme n’obéit pas à ces lois, apparence qui disparaît dès que l’on tient compte de la médiation du milieu intérieur entre les conditions physiques extérieures et les manifestations vitales. (101)

La « vie » ne désigne que l’expression, pour l’expérience quotidienne, de cette réalité physique qu’est le milieu intérieur. (102)

[…] la distinction chère à Bichat entre propriétés physiques et vitales disparaît avec Claude Bernard. Lorsque Claude Bernard parle de ses devanciers, Bichat ou Lavoisier, il se sait écrire la préhistoire de la physiologie comme science, dont lui-même inaugurerait l’histoire. (106)

Si bien qu’ « il y a dans l’être vivant deux ordres de phénomènes : des phénomènes de création vitale, ou synthèse organisatrice ; et des phénomènes de mort, ou de destruction organique. (…) Chez un être vivant, tout se crée morphologiquement, s’organise, et tout meurt et se détruit » (LCP, p. 40). (113)

La vie compose donc, irrémédiablement mêlés, des phénomènes de vie et des phénomènes de mort. « L’existence de tous les êtres animaux et végétaux se maintient par ces deux ordres nécessaires et inséparable : organisation et désorganisation. » Et même, « toute manifestation d’un phénomène dans l’être vivant est nécessairement liée à une destruction organique », puisque tout accomplissement fonctionnel nécessite consommation de matière organique (et que Claude Bernard a localisé la vie au niveau élémentaire de l’organisme). Lorsqu’on voit de la vie, ce n’est donc que de la mort qui s’indique : « La vie, c’est la mort » (p. 41). Claude Bernard présente ceci comme la vérité de Bichat : dans la conception bichatienne de la vie « il y a de vrai que la vie ce n’est que la mort et que nous sommes constamment sur la pente de la mort par cela même que nous vivons » (PME, p. 242). La vraie vie est cette synthèse silencieuse qui recompose continuellement les tissus brûlés : « La vie c’est la création », dit Claude Bernard dans l’Introduction, et cet aphorisme est l’envers du précédent. Mais une telle création est invisible. De la vie, nous ne voyons que la mort. (114)

La vie vit des morts élémentaires en elle, ces morts par lesquelles Bichat avait pu proposer comme objets de connaissance les dépendances interfonctionnelles constitutives de l’organisme. (115)

Pour Claude Bernard, seules les conditions physico-chimiques des phénomènes physiologiques peuvent être connues, parce que l’expérience peut les atteindre. Ce qui implique, selon la logique dégagée chez Bichat, que la vie sera atteinte à partir de la mort, et finalement comme mort, mais une mort qui n’est plus l’autre de la vie, qui devient sa condition la plus intime. Mais seul la description convient à la « consigne d’évolution », de sorte que celle-ci ne saurait être objet de science. (117)

Conclusion
Cent vingt ans après les Recherches sur la vie et la mort, Freud écrivait Au-delà du principe de plaisir pour exposer sa paradoxale découverte des « pulsions de mort » : un étrange vouloir-mourir-de-sa-propre-mort gouverne les manifestations de l’inconscient et s’indique dans notre « compulsion à répéter » (Wiederholungszwang). Dans sa phrase, Foucault rapprochait Freud et Bichat, pour leur position singulière entre philosophie et médecine ; mais cette juxtaposition a sans doute sa signification la plus profonde lorsque l’on comprend que le texte de Freud pousse à ses limites extrêmes la transformation opérée par Bichat sur le discours médical : l’homme est divisé d’avec lui-même (et nous rappellerons ici l’émergence de ce même thème dans le Traité de Pinel) et cette division emporte le secret de son individualité, tandis que celle-ci dans sa vitalité même se ressource secrètement en un mort devenue son absolue opposée. Voilà ce sur quoi porte nécessairement, depuis Bichat, un discours qu’on voudrait tenir à la frontière de la philosophie et de la médecine. On comprend que – abstraction faite du déplacement radical que la psychanalyse opère par rapport à la dimension biologique – il en fallait peu pour déceler au fond de l’inconscient la visée de sa propre mort … Au-delà du principe de plaisir serait alors, dans l’histoire de l’affranchissement de la psychanalyse envers les sciences du vivant – c’est-à-dire l’histoire de la conquête d’un discours sur la sexualité et la compulsion à répéter qui ne soit plus discours biologique sur la reproduction et la mort – un jalon qu’un fil invisible relie aux Recherches physiologiques sur la vie et la mort de Bichat. (125-126)