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Pierre Macherey “Normes vitales et normes sociales”

October 9, 2014 Leave a comment

Macherey, Pierre 1998. Normes vitales et normes sociales dans l’Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique. – Bing, François ; Braunstein, Jean-François ; Roudinesco, Élisabeth (eds). Actualité de Georges Canguilhem: le normal et le pathologique: actes du Xe Colloque de la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse. Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance, 71-84.

Si les formes normales, on serait presque tenté de dire vivables, pour ne pas dire viables, de la vie, en tant qu’elles sont précisément des formes de vie, ne se laissent pas analyser objectivement dans les termes d’une mesure statique qui se ramène à la détermination d’une moyenne statistique, c’est que l’expérience à laquelle elles se rapportent doit s’interpréter comme l’actualisation dynamique de normes vitales définissant le pouvoir ou la puissance d’exister propre à tout vivant, tel qu’il s’affirme négativement dans les moments privilégiés où il est directement confronté aux limites de son effectuation.

La référence à des normes vitales fait évidemment problème : si ces normes sont interprétées comme les manifestations d’une puissance déjà toute constituée en substance, la dynamique qu’elles impulsent se trouve en quelque manière arrêtée, fixée dans son origine où seraient idéalement préfigurées ses successives manifestations ; et il n’y aurait plus lieu alors de parler d’une dynamique de la vie, mais seulement d’une dynamique de ses manifestations, auxquelles cette entité métaphysique qui serait nommée “la vie” donnerait leur support a priori. Là est l’aporie fondamentale du vitalisme.

Mais il est aussi possible d’interpréter tout autrement le concept de norme vitale, en renonçant à présupposer un idéal pouvoir de vivre qui serait donné en soi préalablement à l’expérience à travers laquelle les normes qui accompagnent la manifestation de ce pouvoir sont effectivement assumées : on dynamise alors de l’intérieur la notion de norme, ce qui est précisément l’enjeu du passage d’une doctrine du normal à une doctrine du normatif. Parler de normativité, c’est bien, au lieu de considérer la mise en oeuvre des normes comme l’application mécanique d’un pouvoir préconstitué, montrer comment le mouvement concret des normes, qui sont des schèmes vitaux à la recherche des conditions de leur réalisation, élabore au fur et à mesure de son déroulement ce pouvoir qu’il produit à la fois sur le plan de sa forme et de son contenu. La vie cesse alors d’être une nature substantielle pour devenir un projet, au sens propre de cet élan qui la déséquilibre en la projetant sans cesse au devant d’elle-même, au risque de la voir, dans ses moments critiques, trébucher sur les obstacles qui s’opposent à son avancée.

[…] l’expérience du vivant est et ne peut être qu’une expérience individuée : il n’y a pas d’expérience du vivant en général, mais seulement des expériences de vie singulières, qui tirent précisément leur singularité du fait qu’elles sont en permanence confrontées aux valeurs négatives de la vie, pour lesquelles chaque vivant doit en principe découvrir, à ses risques et à ses frais, ses propres réponses de vivant, adaptées à ses dispositions et à ses aspirations particulières de vivant.

Les normes, en tant qu’elles ne correspondent pas à un simple constat de normalité, mais sont l’affirmation d’un pouvoir de normativité, expriment dynamiquement un élan qui trouve son impulsion en chaque vivant, selon une orientation déterminée par son essence singulière de vivant.

Ce que nous appelons d’un terme syncrétique “la vie humaine”, – et en un sens toute vie est devenue humaine, dans la mesure où l’ordre humain s’est tendanciellement imposé à l’ensemble de la nature vivante auquel il a imposé ses formes de régulation et de contrôle -, se trouve ainsi à la confluence de deux modes de déterminations dont les unes sont biologiques et les autres sociales, la question étant alors de comprendre comment s’effectue l’articulation entre ces deux sortes de principes.

[…] la maladie, la monstruosité et la mort ne sont pas des accidents extérieurs qui viendraient se greffer sur cette essence de manière à en altérer la nature telle que celle-ci serait, pour elle-même, déterminée en soi ; mais elles sont des formes consubstancielles au procès de la vie, dont elles précisent nécessairement, et de l’intérieur, les limites. Etre malade, être un monstre, mourir, c’est encore vivre ; et c’est même peut-être vivre en un sens plus fort, plus intense, que celui que banalise le cours ordinaire de l’existence, puisque ces moments ou ces états de crise sont aussi ceux par lesquels la vie atteint un plus haut prix.

Mais que signifie au juste l’initiative reconnue ici au vivant individuel ? Elle correspond au fait qu’il n’y a pas de norme ou de normes de vie en général valant indifféremment pour tous les individus, dont les formes d’existence seraient ainsi soumises à un principe d’ordre ou de classification déterminé en dehors d’elles.

la distinction du normal et du pathologique, telle que l’impose la discordance de certains comportements individuels, et le terme de “discordance” utilisé ici fait directement référence à des valeurs négatives de la vie, n’a d’autre mesure que celle qui lui est communiquée par l’histoire, ou plutôt les histoires, des sujets individuels considérés dans leur essentielle singularité.

Les normes n’ont pas de réalité en dehors de l’action concrète à travers laquelle elles s’effectuent en affirmant, contre les obstacles qui s’opposent à cette action, leur valeur normative : et cette affirmation n’est pas du tout l’expression d’un état de fait objectivement donné, mais elle est axiologiquement première par rapport aux formes réelles d’organisation qu’elle impose, dans les moments où elle affronte les limites qui définissent l’horizon de son action.

S’il y a quelque chose de commun dans l’action de normes vitales et des normes sociales, c’est précisément ce fait essentiellement négatif : ni les unes ni les autres ne sont en mesure d’offrir des modèles d’existence préfabriqués qui porteraient en eux-mêmes, dans leur forme, la puissance de s’imposer ; mais elles sont des paris ou des provocations, qui n’ont réellement d’impact qu’à travers l’appréhension de l’anomalie et de l’irrégularité, sans lesquelles elles n’auraient tout simplement pas lieu d’être. C’est la raison pour laquelle l’expérience de normativité, sur le plan de la vie individuelle comme sur celui de l’existence sociale, suppose, dans la mise en oeuvre de ses formes d’organisation, la “priorité de l’infraction sur la régularité” (LE NORMAL ET LE PATHOLOGIQUE, éd. cit. p. 216), c’est-à-dire le primat de valeurs négatives sur des valeurs positives.

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