Archive

Archive for the ‘vananemine’ Category

Cécile Collinet et al. “L’articulation des temporalités …”

Collinet, Cécile ; Schut, Pierre-Olaf ; Pierre, Jérémy ; Caluzio, Christine 2014. L’articulation des temporalités dans les politiques de prévention du vieillissement. Temporalités, 19. Online : http://temporalites.revues.org/2696

Desrosières (2003) précise à ce sujet que l’État libéral, qu’il situe à partir des années 1990, se caractérise par l’extension des domaines relevant d’une responsabilité collective et l’élargissement du spectre de la prévention.

Ainsi n’est-il plus seulement important de proposer des politiques de la vieillesse pour encadrer cette période de la vie, il s’agit aussi de lutter contre le vieillissement (Trincaz, 2008) voire de mettre en place des mesures antivieillissement.

Nous nous demanderons, ainsi, comment, dans les plans eux-mêmes, cet asynchronisme est pensé mais aussi comment se réalise la confrontation entre le temps court des réformes et le temps des acteurs concernés inscrit dans une temporalité plus longue.

Selon Kingdon, trois conditions doivent être réunies pour comprendre l’ouverture d’une fenêtre d’opportunités pour l’action publique. La première est liée à la définition d’un problème. Il est souvent possible d’identifier les premiers signes d’un problème sur une longue durée. Suivant les cas, il finit par émerger aux yeux des décideurs politiques de manière brutale, à travers un événement symptomatique, ou à la suite d’une montée progressive en puissance. La seconde condition est l’existence de solutions susceptibles de résoudre le problème préalablement défini. Le courant des politiques publiques s’appuie sur l’idée d’une « soupe primitive » dans laquelle sont mélangés les ingrédients de l’action publique. Elle est donc nécessairement postérieure à l’émergence du problème mais reste à « mijoter » suivant une durée variable. Elle nourrit les réflexions jusqu’à ce que survienne la troisième condition : l’action du politique qui, elle, s’inscrit sur une temporalité plus courte. C’est seulement à travers la prise en charge par les acteurs du monde politique que peut s’ouvrir une « fenêtre d’opportunités » qui rend possible l’action publique.

En outre, la vieillesse ne se pense plus seulement en termes de risques encourus (notamment ceux du financement des retraites et de la dépendance) mais aussi en termes de ressources et de richesses. En effet, la vieillesse a pris un nouveau visage (Bois, 1994) ; elle est devenue plurielle (Bourdelais, 1997). Une nouvelle période émerge dans la vie des hommes : le 3e âge, marqué par la fin des obligations professionnelles et la préservation du capital santé (Caradec, 2008). L’épanouissement personnel à l’âge de la retraite passe par le renforcement des relations sociales, le maintien de la santé et la consommation qui dynamise la silver economy.

Il est intéressant de noter que le courant des politiques publiques s’étend sur une temporalité plus réduite qui est nécessairement postérieure à la définition du problème et qui peut également être plus éphémère que le problème lui-même.

Le temps de l’action politique proprement dite est encore plus court que les deux précédents. Le cycle électoral est le premier phénomène structurant qui cadre les limites de son action (Cautrès, Jadot, 2007). Durant son mandat, le gouvernement traite successivement les problèmes publics par ordre de priorité.

L’ouverture d’une fenêtre d’opportunité n’est pas une simple addition d’événements passés ; il s’agit davantage d’un moment particulier pendant lequel les différents phénomènes à l’œuvre sont en phase pour déclencher l’action publique. Ainsi, si les temporalités sont différentes parce qu’elles sont induites par des processus de nature différente, il existe bien une interdépendance entre elles ; et c’est bien la configuration de cette relation qui aboutit à la mise sur l’agenda.

Les politiques publiques centrées sur la prévention contiennent plus que d’autres une inscription de la temporalité au cœur même de leur objectif et invitent à penser les relations entre passé, présent et futur. Le terme prévention signifie en effet « devancer, aller au-devant de » et « avertir de ». Il s’agit bien de construire des prises sur le futur comme le précise Chateauraynaud (2013) pour intervenir sur celui-ci de façon efficace. Prévenir implique une série d’opérations dont la première est la mise au jour de risques à venir.

Le passé est ici présenté comme responsable de la situation présente et future par son incapacité à avoir pu anticiper l’évolution du processus de vieillissement et ses conséquences et, pire encore, par son refus d’agir.

L’action dans le présent ou le futur proche (celui du plan puis de son évaluation) reste limitée pour deux raisons majeures : changer les comportements se révèle difficile d’une part et les effets de l’activité physique sur la santé sont longs à porter leurs fruits (et donc à évaluer) d’autre part. En effet, la pratique physique nécessite d’être commencée tôt et d’être poursuivie dans la durée alors que les plans et les mesures incitatives ne sont pas forcément pérennes. Dès lors, deux stratégies sont mobilisées pour inscrire la pratique physique dans une temporalité longue.

La première est l’anticipation de la pratique sur l’âge du vieillissement. C’est le principe même du Plan National de Prévention par l’Activité Physique et Sportive (PNAPS, 2008) qui propose d’encourager la pratique physique à tous les âges de la vie dans un continuum de l’enfance à la vieillesse.

L’individu construit ainsi son activité en connaissance du risque et de l’anticipation des conséquences de ses comportements (Genard, 2007). Cette façon de concevoir le vieillissement s’inscrit dans le cadre plus large des politiques de prévention qui s’accordent, en effet, à insister sur le développement de la responsabilisation ou de la capacitation, et peuvent être considérées comme de véritables politiques de subjectivation (Cantelli, Genard, 2007), dans la mesure où il est demandé aux usagers de se gouverner, d’être sujets de leur propre vie.

Émerge, dès lors, la question de l’articulation entre le temps collectif objectivé (celui des politiques publiques et de leurs recommandations) et le temps individuel subjectivé (celui des récepteurs des politiques publiques) traduit en termes de parcours de vie et s’inscrivant dans une double dimension temporelle : le « temps long » et le « temps subjectif ».

En conséquence, le concept de parcours de vie questionne à la fois l’articulation des différentes générations et la prise en compte des trajectoires individuelles, inscrites dans un continuum, forcément très hétérogène d’une personne à une autre. Il convient alors de « mieux appréhender la trajectoire des individus dans un cycle de vie de moins en moins linéaire et prévisible » (Argoud, op. cit., p. 94), ce qui implique de saisir les trajectoires des personnes à la fois dans un « temps long » (l’avancée de l’âge) et un « temps subjectif » (propre à chacun).

Une tension émerge entre les trajectoires individuelles (les parcours de vie) et les actions politiques totalisantes, telles que les recommandations pour le « bien vieillir » présentes dans le PNBV ou le rapport INSERM. Ces recommandations (en termes de durée et d’intensité de pratique physique par unité de temps) sont globalisantes, s’adressent au senior lambda et offrent une idée de ce qui est bon pour un vieillissement réussi. Outre le décalage entre des mesures globalisantes et l’hétérogénéité des seniors se pose aussi la question de la construction d’une catégorie d’acteurs fondée sur un découpage temporel pensé en termes de cycles de vie (celui de la vieillesse). Il existe ainsi un risque réel d’inadéquation entre les discours des politiques du vieillissement qui se veulent universels et la diversité des réalités vécues (Kaeser, Roch, 2013).

Advertisements