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Frédéric Keck “Les usages du biopolitique”

Keck, Frédéric 2008. Les usages du biopolitique. L’Homme 3: 295-314.

Si la politique porte sur la vie, alors tout peut devenir biopolitique : chaque phénomène social trouve immédiatement sa traduction en phénomène vital. (295)

L’hypothèse du biopouvoir est alors une façon de reposer le problème de l’apparition des sciences humaines, en cherchant l’explication du côté des techniques de pouvoir, et non d’un mystérieux basculement d’épistémè. (298)

Le terme de biopouvoir apparaît donc chez Foucault à la jonction entre deux réflexions sur la notion de sujet : d’une part, celle des Mots et les Choses, sur le sujet comme pôle de connaissance constitutif des sciences humaines, d’autre part, celle de l’Histoire de la sexualité, sur le sujet comme pôle d’activité et de passivité dans le rapport entre les corps. (299)

À travers ce que Foucault appelle une « biopolitique de la population », c’est l’État qui trouve dans les sciences sociales un outil permettant de se réfléchir comme organe de savoir. (299)

Un deuxième usage attribue au contraire la réflexivité aux individus en tant qu’ils sont des corps vivants – ce que Foucault appelle une « anatomo-politique du corps humain ». Dans le sillage des études de Foucault sur la discipline, il ne s’agit plus seulement de montrer en quoi les corps sont soumis à l’emprise d’un pouvoir qui les contrôle en les mesurant et en les redressant (Vigarello 2004), mais aussi de voir en quoi la réflexivité des sujets est nécessaire à l’établissement de ce contrôle. (299)

Un troisième type d’usage réflexif consiste à articuler l’hypothèse du biopouvoir avec l’analyse des sociétés libérales. Foucault rattache en effet la naissance de la biopolitique à la formation de la pensée libérale autour de la question : comment ne pas trop gouverner ? Si les individus d’un État sont des corps vivants dont il faut maximiser la production, le pouvoir doit leur laisser la plus grande liberté compatible avec la production en commun. Foucault appelle « gouvernementalité » cet art de ne pas trop gouverner, qui vise à suivre les mouvements des individus pour les laisser opérer. (300)

Ces trois types d’usage restent tributaires d’une hypothèse lourde de la pensée de Foucault : celle d’un basculement du pouvoir souverain au biopouvoir avec l’apparition des sciences de la vie et des sciences de l’homme. Poussé par une logique des conceptions du monde qui était déjà à l’œuvre dans Les Mots et les Choses, Foucault tend en effet à considérer la biopolitique comme une époque du pouvoir venant en remplacer une autre. C’est pourquoi on peut dire que ces usages sont davantage réflexifs que critiques : ils font retour sur les opérations des sciences humaines, découvrant ainsi de nouveaux objets et de nouvelles subjectivités, mais ils ne donnent pas de nouveaux appuis à la critique. Pour faire une critique de la biopolitique, il faut en effet partir d’une position d’extériorité par rapport à ce régime de pouvoir, rendue intenable par l’hypothèse généalogique. (300)

[…] Negri et Hardt modifient la conception foucaldienne du biopouvoir : ce que Foucault avait décrit comme discipline des corps individuels dans Surveiller et punir serait en fait de l’ordre du pouvoir souverain, alors que le biopouvoir serait seulement ce que Foucault appelait biopolitique des populations. Autrement dit, Foucault aurait conceptualisé le biopouvoir au moment où celui-ci était en train d’apparaître, raison pour laquelle il ne pouvait pas véritablement décrire la nouveauté de son mode de fonctionnement, et restait pris dans une grille de lecture structuraliste encore appliquée dans l’analyse du Panoptique de Surveiller et punir. C’est pourquoi Negri et Hardt se réfèrent finalement aux analyses de Deleuze sur les « sociétés de contrôle », gouvernées par les multiplicités organisées en rhizome dans des séries divergentes de flux temporels (Deleuze 1990). (301)

Le travail immatériel, c’est donc l’ensemble des rapports sociaux qui produisent de la substance vitale par le simple fait de communiquer et d’échanger des informations. (302)

[…] alors que le peuple est un ensemble d’individus unis dans le cadre d’un territoire sous un pouvoir souverain, et que la masse est une population animée par des désirs entièrement irrationnels et imprévisibles, la multitude est un ensemble d’individus dépourvus de frontières délimitées et pourtant unis par des affects et des concepts communs. (302)

On voit que l’analyse d’Agamben est radicalement inverse de celle de Negri : car au lieu de chercher une histoire générale du pouvoir dans la façon dont sont pensées des populations ou des multitudes, il en cherche la structure logique intemporelle dans le rapport entre le souverain et l’individu. Selon Agamben, en effet, la structure paradoxale de l’Homo Sacer illustre la logique du pouvoir souverain qui, comme l’a montré Schmitt, repose entièrement sur l’exclusion et l’exception : la règle énoncée par le pouvoir ne peut fonctionner que si elle pose à l’extérieur de son champ d’application une exception, ce geste d’exclusion constituant originairement le pouvoir dans une sphère délimitée. (304)

Agamben appelle « vie nue » cette forme d’être que le pouvoir souverain pose à l’extérieur de son ordre comme insacrifiable et pourtant tuable. Cette expression désigne un être qui n’a pas d’autre vie que biologique, parce qu’il ne fait pas partie de l’espace politique : c’est au sens propre un survivant, en état de vie végétative, que la mort guette à chaque instant parce qu’aucune instance politique ne le protège, donc un être sans droits, pas même celui de vivre. (305)

Tout se passe alors comme si Negri et Agamben exploraient deux axes inversés de la combinatoire construite par Foucault pour analyser le biopouvoir : Negri retient l’axe qui fait passer du pouvoir souverain à la biopolitique de la population par un ensemble de savoirs, selon un schéma horizontal de progrès situé sur le plan d’immanence, laissant ainsi dans l’ombre le mécanisme par lequel le pouvoir souverain se porte sur l’individu (ce que Foucault avait appelé la discipline, et que Negri rejette du côté d’un structuralisme obsolète) ; alors qu’Agamben explore précisément ces mécanismes structurels du pouvoir politique et juridique, selon l’axe vertical du sacrifice, insertion de la transcendance dans l’immanence, laissant alors de côté l’axe par lequel le pouvoir porte sur les populations en produisant un ensemble de savoirs, ce que Negri appelait travail immatériel. (306)

Agamben et Negri ont bien posé la question critique : celle du passage du pouvoir souverain à la biopolitique, par lequel le pouvoir acquiert une prise sur la vie. Mais ils ont échoué à répondre à cette question parce qu’ils visent une ontologie de la vie. Il leur manquait un champ d’expérience dans lequel les reconfigurations du biopouvoir puissent être analysées. (307)

À la suite de Paul Rabinow, on peut formuler l’hypothèse selon laquelle la biopolitique produit des sujets critiques parce qu’elle fait apparaître de nouveaux événements rendant inadéquates les formes de problématisation antérieures. L’articulation entre pouvoir souverain et biopouvoir se rejoue à chaque fois que des technologies introduisent dans le social de nouveaux êtres dont l’ambivalence pose problème. (309)

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