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Charles Ramond “Derrida. Éléments d’un lexique politique”

September 11, 2014 Leave a comment

Ramond, Charles 2007. Derrida. Éléments d’un lexique politique. Cités, 30(2) : 143-151.

L’auto-immunité. L’auto-immunité, c’est le fait de se protéger contre soi-même : c’est-à-dire de se considérer soi-même comme un étranger, ou un parasite : « l’autoinfection de toute auto-affection » (Voyous,154). L’auto-immunité conduit donc à la mort par un suicide qui n’est pourtant pas « voulu ». Cette notion intéresse Derrida (il lui accorde même « une portée sans limite » (Voyous, 175), non seulement parce qu’elle contribue à rendre indécidable et impensable le « propre » (cible principale de la philosophie de Derrida), mais aussi parce qu’elle met en cause circulairement la possibilité d’un soi-même, d’un « auto » : « Ce que j’appelle l’autoimmunitaire ne consiste pas seulement à se nuire ou à se ruiner, (…) non pas seulement à se suicider, mais à compromettre la sui-référentialité, le soi du suicide même. L’auto-immunité est plus ou moins suicidaire (…) mais menace toujours de priver le suicide lui-même de son sens et de son intégrité supposés ». Pas de maîtrise dans le suicide : Derrida retrouve ici une pensée de Spinoza, qui pensait qu’il était impossible de « se » « sui »-cider, et que c’était toujours « un autre » qui nous tuait. (143)

Déconstruction (et politique). En général, la « déconstruction » est une méthode de lecture qui consiste, un peu à la manière de l’ironie, à laisser se détruire d’elle-même la thèse que l’on déconstruit. Il ne s’agit donc pas d’une critique résultant d’une intention de nuire. Derrida se contente le plus souvent de rapprocher certains passages : par exemple, pour Socrate, dans le Phèdre, l’écriture est un « poison » pour la mémoire, tandis que la philosophie est un « remède » pour la peur de la mort. Mais Platon emploie un seul mot(pharmakon) pour « poison » et « remède ». Chasser l’écriture de la philosophie, ce serait donc chasser la philosophie de la philosophie, ce qui est impossible. La « construction » d’une opposition entre ces deux notions aura donc (toujours déjà) échoué.
La déconstruction dit à la fois le rapport paradoxal (critique) que la démocratie entretient avec elle-même et le type d’interventions (prudentes, singulières, toujours contextualisées, jamais acquises d’avance) de Derrida concernant les questions politiques. (144-145)

Démocratie (à venir). La démocratie est le plus souvent dite « à venir » par Derrida (l’expression apparaît pour la première fois dans Du droit à la philosophie, 1990, p. 53), car, pour un certain nombre de raisons, elle lui semble un État instable ou indécidable par définition, toujours à la fois en phase d’autoconfirmation de soi et de critique de soi. […] Que la démocratie soit dite par Derrida « à venir » n’implique cependant en aucune manière, de sa part, une distance par rapport aux démocraties telles que nous les connaissons, ou l’idée que la démocratie pourrait attendre pour ceux qui n’y ont pas encore eu accès. Derrida est tout à fait clair sur ce point : « La démocratie à venir ne signifie surtout pas simplement le droit de différer (…) l’expérience ou encore moins l’injonction de la démocratie » (Voyous, 53). Il ne veut pas dire que la démocratie sera toujours différée (il sait très bien que, comme l’avait annoncé Tocqueville, la démocratie envahit peu à peu le monde), mais il estime que la démocratie « restera toujours aporétique dans sa structure » : « Force sans force, singularité incalculable et égalité calculable, commensurabilité et incommensurabilité, hétéronomie et autonomie, souveraineté indivisible et divisible ou partageable, nom vide, messianicité désespérée ou désespérante, etc. » (Voyous,126). (145)

L’événement. Le véritable événement devrait être absolument imprévisible, devrait ne s’insérer dans aucun possible, n’être la réalisation d’aucune possibilité, ne pas même s’inscrire dans quelque horizon d’action ou d’attente que ce soit. Seul un tel type d’événement pourrait être véritablement dit « arriver », et c’est pour cela que Derrida soutient que seul « arrive » « l’impossible » – c’est sa définition (204). (147)

Messianicité sans messianisme. Expression qui apparaît assez souvent chez Derrida (voir par exemple Voyous, 126, 128, et s.). Elle caractérise la démocratie, selon un schéma kantien (comme la « finalité sans fin », déconstruite par Derrida dans La vérité en peinture). Le sens est assez clair : la démocratie délivre structurellement une espérance, sans qu’on puisse dire exactement laquelle. Comme la plupart des structures démocratiques, il s’agit donc d’une détermination paradoxale. (148-149)

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